Maman et ses mots Manonatte
AUTOMNE 2012 186 vues
Ce matin maman est entrée sans frapper dans la salle de bains, elle s'est accroupie près de moi et m'a dit :
« Je n'aime pas les gens qui portent des préjugés sur les autres. J'ai l'impression qu'il y a une étiquette sur leurs visages, tu sais, comme si à leurs naissances, on avait pris un marqueur indélébile pour écrire en lettres majuscules : CRITIQUER C'EST MON METIER. Je me sens mal, Manon. Pas parce que je vois tous les jours les gens avec cette étiquette, mais parce que j'ai peur de devenir aussi comme eux. Tu sais, à force de les côtoyer, j'ai l'impression qu'ils vont m'influencer dans leur « métier », même si pourtant je ne le veux pas, je refuse tout cela. Mais j'ai peur. J'ai peur des gens, de leurs avis, de leurs regards, de leurs jugements, de leurs paroles. Mon Dieu ce que j'ai peur, tous les jours. Je ne te le montre pas, non. Tu es ma fille, c'est à moi d'être forte, de ne pas pleurer, mais aujourd'hui, je ne peux pas, alors je pleure auprès de toi. Je fais comme si tout allait bien, je tartine mon pain avec du beurre comme si c'était la meilleure chose au monde à faire à huit heures trente du matin, je prends ma douche en ayant le sentiment de me sentir propre, je souris pour me donner une contenance, mais tout cela est faux, Manon. Je ne peux plus faire les choses amicalement, chaleureusement, simplement, naturellement, avec émerveillement. Je n'y arrive plus, parce que je vois tous ces gens qui me regardent, et je lis sur le visage de certains ce qu'ils me disent avec le cœur : « Oh, la pauvre fille, la pauvre fille, avec ses yeux pas maquillés, la pauvre fille avec ses vêtements déchirés, avec son métier de merde, sa situation pourrie. » J'en ai assez, je ne peux plus sortir sans entendre tout ce qu'ils me disent, tout ceux qui m'attristent. »
J'ai arrêté de me brosser les dents, d'ailleurs ma brosse à dents est tombée par terre, mes jambes ont tremblé et j'ai cessé de respirer. J'ai écouté, j'ai écouté ce qu'elle m'a dit jusqu'à la fin, et cela m'a choquée.
« Maman, tu vis pour toi. Tu ne vis pas pour tous ces gens. »
« Non, je ne vis pas pour moi. Je ne peux pas. Je ne peux plus vivre ici. »
J'ai tremblé, j'ai inspiré. Je l'ai regardé dans le miroir, ses yeux dorés qui brillaient, son âme en peine se lamentait. Je l'ai regardé, et comme une enfant, j'ai supplié.
« Maman, si tu ne peux pas vivre pour toi, moi n'oublie pas que je ne vis que pour toi. »
Elle m'a serrée si fort dans ses bras qu'aujourd'hui, même si elle n'est plus là, je sens encore le souffle de son haleine sur ma peau, sa caresse dans le dos, son cœur qui, battant trop, s'est arrêté car il ne supportait plus tous ces mots qui sonnaient faux.