Malade d'écrire Alex
AUTOMNE 2012 194 vues
CHU DE X, CABINET DU DR M.D
DEBUT DE CONSULTATION : 14:53
— Entrée de Patient : 14:53.
Sans un mot de plus, le docteur arrêta l'enregistrement en appuyant sur le bouton rouge
de son dictaphone, fit le tour de son bureau et retourna s'assoir dans son fauteuil.
J'avoue être resté sur le pas de la porte, interdit.
— Je vous en prie, ne restez pas là, venez vous assoir, me fit-il avenant en me
désignant le siège en face de lui. Après avoir pris quelques notes dans son carnet, il
leva les yeux vers moi et semblait attendre comme un chien devant son maître.
— Pourquoi enregistrez-vous ? lui demandais-je finalement, évitant une situation qui me
mettait déjà très mal à l'aise.
—Attendez ! s’exclama-t-il. Il reprit son dictaphone, appuya de nouveau sur le bouton
rouge et le reposa devant moi sur le bureau.
— Il est 14:56. Vous pouvez répéter la question s'il vous plait.
— Pourquoi avez-vous noté l'heure de mon arrivée et pourquoi enregistrez-vous notre
conversation ?
Il souriait.
— Pour le trou de la Sécu !
— Pardon ? lui lançais-je étonné.
— Pour le trou de la Sécu, voyons ! Est-ce que vous seriez sourd mon garçon ? me
répéta-il amusé de la situation, puis il se lança dans son explication avec une telle
aisance, il aurait pu être vendeur de voitures dans une autre vie.
— Vous n'êtes pas sans savoir que le système de santé actuel souffre de quelques
défaillances, il nous faut trouver les fonds nécessaires pour sauver ce qu'il reste de
bon de notre pays malade.
— Oui et alors ? lui demandais-je, ne voyant pas trop où il voulait en venir.
— Alors ? Alors ? répéta-t-il presque outré de la question.
— Sourd et sans cervelle en plus ! Vous ne regardez jamais les infos ?
— Non, pas vraiment. Admis-je.
— Alors, le gouvernement a mis en place une consultation au temps et non plus au forfait.
Un montant incompressible de 23€ pour 10 minutes de consultation et au delà c'est
facturé à la minute comme au téléphone rose ! rigola-t-il visiblement fière de
sa blague.
J'avais envie de lui crier qu'il fallait essayer de trouver du temps quoi qu'il en coûte
pour sauver ce qu'il restait de sain dans mon cerveau mais rien ne sortait, un simple
« Ah » s'éjecta comme du vomi de ma bouche. Il continua de plus belle, décidément
de bonne humeur à exposer à tous ces patients le nouveau fonctionnement de la Sécurité
Sociale qui n'avait vraiment plus rien de social en y réfléchissant bien.
— L'enregistrement original part au tribunal de l'ordre des médecins, il sera
numéroté, répertorié et archivé. Il pourra bien entendu être ajouté au dossier
comme preuve en cas de litige. Une retranscription de notre entretien sera faite par une
greffière médicale et vous sera envoyée à votre domicile. Vous avez 14 jours pour
contester ce document auprès du tribunal compétent. De plus, tout traitement préconisé
par le médecin doit faire l'objet d'une décision de justice ordonné par un
juge-médecin. Tout ces dispositifs ont pour seul objectif de réduire les coûts et
éviter les erreurs et les fraudes. Des questions ? me demanda-t-il d'un air lasse,
15:12
Je suis malade d'écrire. La sentence venait de tomber comme un couperet au-dessus de ma
tête ! Le médecin en face de moi prenait un air grave pour me faire savoir qu'il n'y
avait pas de traitement, et que l'opération était trop risquée dans cette région du
cerveau.
— Combien de temps me reste t-il ? lui demandais-je, choqué.
Il y réfléchit quelques instants, pesa chaque mots à employer et se lança dans une
explication objective et détachée à la manière des grands médecins d'expérience.
— Dans votre cas, me dit-il, plus vous écrirez, plus votre tumeur grossira et
commencera à infecter d'autres organes, le cœur est le plus probable. Vous ferez un
arrêt cardiaque et vous mourrez. Désolé.
— Donc si j'arrête d'écrire, la tumeur n'évoluera pas ?
— C'est exact ! affirma t-il d'une voix puissante. Mais attention ! me mit-il en garde.
Chaque mot a son importance, même le plus anodin. La maladie a une mémoire, et c'est bien
là où réside le problème. Chaque mot que vous écrirez aggravera la maladie c'est ce qui en
fait sa spécificité unique et donc une maladie orpheline.
— Alors combien ? dis-je en attendant le verdict fataliste. Combien de mots je peux encore
écrire ? lui lançais-je énervé. L'équivalent d'une phrase ? Un paragraphe
peut-être ? Un poème, une chanson, un chapitre ? Une lettre, une nouvelle, un roman ?
Combien au juste, bordel ?
Surpris par ma question, il comprit que j'étais en train de faire le chemin classique
d'un malade en phase terminale et que l'écriture était l'histoire de ma vie. Il prit un
air navré et répondit à ma question avec tact et délicatesse.
— Cela dépend de votre résistance au traitement et de votre force mentale. Comme il
n'y a pas beaucoup de cas répertoriés dans le monde, je ne peux être qu'évasif dans ce
que j'avance mais un patient anglais dans la même situation que la votre à réussi à
écrire un roman d'environ 700 pages quand un chilien n'a pas dépassé les 25 pages faute
à son état psychologique très fragile.
Je suis resté comme un enfant dans le noir, bouleversé et apeuré. Et il ajouta qu'un
patient espagnol toujours en vie n'avait pas écrit le moindre mot depuis plus de 15 ans
mais qu'il souffrait de migraines journalières insupportables. Le médecin me laissa
digérer la nouvelle, scrutant la moindre de mes réactions. Un silence pesant embauma la
pièce. Les seuls mots me venant à l'esprit pour qu'il comprenne ma douleur furent les
suivants :
— Je suis écrivain.
Un sourire se glissa sur son visage, puis, en ôtant ses lunettes il me murmura, chuchota
presque :
— Alors il est temps que vous écriviez les plus belles pages de votre vie... Cela vous
fera 112,50€ s'il vous plait.
FIN DE LA CONSULTATION : 15:37