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 Instant de vie

Lui, c'est quelqu'un ! 

Mathieu Jaegert

Mathieu Jaegert

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Je voulais être quelqu’un. Cette idée fixe s’était incrustée dans ma tête un matin, après avoir croisé mon voisin. J’entends déjà certaines voix rétorquer que chacun d’entre nous est unique. Oui, mais je venais de comprendre qu’être un peu plus unique que les autres présentait d’indéniables avantages.

J’avais donc eu affaire à Brice, l’étudiant occupant un appartement au deuxième étage, juste au-dessus de chez moi. Notez bien qu’il aurait pu habiter juste en-dessous, cela n’aurait rien changé à l’histoire. Je ne sais pas pour qui il s’était pris, mais il s’était permis de me prendre pour quelqu’un d’autre. Autant vous dire que je l’avais mal pris. Pas lui, mais le fait qu’on me prenne pour un autre alors que j’avais mis tant d’années à savoir qui j’étais, et à me sentir bien dans ma peau. Lui, je l’avais pris avec des pincettes, car il souffrait de schizophrénie. Un comble, non ? Le type, qui en plus de se prendre lui-même pour d’autres, prenait les autres pour ceux qu’ils n’étaient pas. Bref, je ne m’étais pas attardé mais ma décision avait coulé de source. Il fallait que je devienne quelqu’un coûte que coûte ! Une fois connu, ce genre de mésaventure ne devrait plus arriver.

Je m’étais alors tourné vers Jean-Luc, mon voisin d’en face. Bien sûr, « me tourner » était une expression puisque je n’avais eu qu’à lever la tête. Et d’ailleurs, dans cette affaire, qu’il vive juste en face de chez moi n’avait pas plus d’importance que pour Brice, vous l’aurez compris. Lui, ce n’était pas n’importe qui ! J’avais donc tout fait pour me glisser dans sa peau. Côtoyer un illustre personnage devait m’empêcher de rester un illustre inconnu.

C’était sans compter sur sa réaction ! Un sacré caractère, ce Jean-Luc. Une fois qu’il eut saisi que je voulais me mettre à sa place, il m’avait remis à la mienne, avant même que je n’aie eu le loisir d’esquisser le moindre mouvement. Comme s’il ne me remettait pas ! Comme quoi, la place devait être enviable !

Je n’avais pas insisté, mais j’étais revenu à la charge quelques jours après de manière plus subtile. J’avais fini par me sentir un peu lui, tout en ne notant pas de changement quant à mon statut. Aucune éclaboussure de célébrité ne parvenait jusqu’à moi. J’étais lui et moi à la fois. Je souhaitais me démarquer, mais c’était précisément en cherchant la singularité que j’étais devenu pluriel. Je ne savais plus qui j’étais ni où j’habitais. Oui d’accord, il m’aurait suffi de relire le début de ce texte pour me situer, mais quand même, avouez que c’était troublant. De quoi en perdre son latin. Heureusement, je n’ai jamais suivi de cours de latin, ce qui m’a sans doute sauvé !

Une idée m’avait subitement traversé l’esprit. Et si je changeais de nom ? En me renommant, je deviendrais, par la force des choses, renommé.