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 Humour

Les voyages infinitésimaux 

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Non, vous n’avez pas compris, vous ne comprenez rien. Je ne fais pas les pays. Vous en faites, vous, des pays ?
J’entends des gens dire, sans sourciller, « J’ai fait le Népal. »
J’entends des gens dire – des gens pour qui j’avais eu, auparavant, une certaine considération – « J’ai fait la Norvège. »
J’observe des gens soutenir avec le plus grand sérieux, avec l’aplomb qui caractérise les abrutis : « J’ai fait le Japon. »
La honte m’est montée au front après que telle de mes connaissances (dès le début d’un repas, touchée par la grâce de l’idiotie ambiante - sans l’excuse du vin) se fut targuée d’avoir fait la Russie.

Il suffit de se représenter ne serait-ce que le Vatican ou la République de Saint-Marin pour comprendre à quel point ceux-là racontent n’importe quoi, parlent à tort et à travers en permanence, sont bêtes, bêtes à bouffer de la merde.

— Vous avez fait Singapour ?
— Oui. Une escale à Singapour, à l’aller... et au retour, d’ailleurs !
— Alors, oui, vous avez fait Singapour. Deux escales sur un tout petit pays comme Singapour, ça compte comme « fait ».

« J’ai fait le Népal » devrait discréditer instantanément. Mais non. Aucun mur ne s’effondre, les visages sourient, la terre ne s’ouvre sous aucun pied. Pourtant n’importe quel interlocuteur sensé devrait vous rire au nez, vous accompagner jusqu’au coin de la pièce, avec un bonnet d’âne, vous ignorer, ne plus tenir aucun compte de vos remarques, jusqu’à ce qu’une bonne âme consente à vous prendre par le bras, ne vous sorte un moment sur la terrasse, pour y prendre l’air, pour y récupérer vos esprits.

Mais rien de tel ne se produit. Le faiseur invétéré continue jusqu’à ce qu’un faiseur du même acabit ne prenne la relève. A les entendre pérorer j’ai l’intelligence minimale d’en déduire des fractions, des pourcentages... 0,000000003 %... 0,000000000002 %... 0,000000000000000000000001 %.
« J’ai à peine fait le Vietnam. » « J’ai extrêmement peu fait le Brésil. » « J’ai infinitésimalement fait la Chine. » Assertions ridicules, mais approchant la vérité. Et comme toute vérité, des pensées effrayantes qu’il vaut mieux éluder. Voilà la vérité ! Quand l’esprit pense cette vérité, instantanément il se paralyse.
Une lame de fond l’emporte, l’écrase contre la falaise de ces 99.9999% à jamais inaccessibles. Et la souffrance dure longtemps avant que la pensée pulvérisée aux quatre vents ne reforme un monticule sur notre tas de viande recroquevillé, suant l’angoisse sous les couvertures du canapé.

Mais pareille mésaventure n’arrive jamais à ceux qui font. Ils pètent la santé mentale, ils sont bâtis de béton armé, ils claironnent lesquels ils ont faits et lesquels ils feront, car demain commencent les préparatifs pour le Guatemala.

Cinq semaines de congés/an, un pays/semaine, le faiseur fera, une cinquantaine d’années durant. Avec allongement du temps de parcours vers la fin, pauvre retraité trainant de la patte. Peut-être qu’il bifurquera alors vers les croisières, pour se mettre à faire les mers, les océans ?

Pourtant, plus tôt qu’il ne l’attend, viendra sa rédemption.
Il rattrapera le gâchis d’une vie de voyages infinitésimaux, par un dernier, effectué avec application, jour après jour, au pays où l’on sucre les fraises.

Alors il admirera pendant de longues années d’emmerdement :
- les petits gravillons de l’allée,
- les léprosités de la façade,
- l’alignement des fenêtres,
- les joints de carrelage de la salle télé,
- la poignée de la chambre,
- les aspérités poussièreuses des murs,
- les pelades du plaid.

A voir ses copains d’hospice vibrer autour de la table du réfectoire, il se remémorera le Japon 2007, quand Kyoto avait tremblé.

Oui, enfin un voyage qu’il fera vraiment, à 100%, un voyage qu’il fera à fond.