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 Humour Instant de vie

Les petits Lu 

Pascale Dehoux

Pascale Dehoux

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C’était la première fois que je faisais ça. Aussi ai-je composé, un peu fébrile, les dix numéros fatidiques. J’avais fermé auparavant toutes les fenêtres de ma maison. Il n’y avait plus que mon téléphone et moi. J’allais enfin tout savoir sur ma vérité.

Coralie Voitout était venue me chercher jusque sur ma page Facebook. C’était un signe. Le message, apparu comme un pop-up, promettait de ne dévoiler rien d’autre que mon avenir. On y apercevait également la photo de la voyante, tout en dents blanches et en cheveux blonds. Elle me souriait, visiblement confiante. Le numéro de téléphone clignotait comme une enseigne. C’était tentant de tenter. J’avais besoin de savoir. Mon existence était d’un banal ! Mon existence était d’un morose ! Ma vie ne m’avait jamais vraiment appartenu. C’était cruel. Je devais tout changer. Bifurquer. Vibrer. Oser. Je voulais que cette vie clignote comme une enseigne. J’étais fatiguée de poster, sur les réseaux sociaux, les photos de mon chat et autres citations impénétrables de grands maîtres zen.
Coralie Voitout a donc surgi au bon moment.

J’ai donc appelé.

Je m’étais auparavant acquittée d’une somme censée couvrir les frais de l’oracle : rien que le dentifrice et la teinture vénitienne devaient avoir un coût. J’avais envoyé mon chèque. Cela ne me posait pas vraiment de problème puisque tout travail méritait salaire. Non ?

Dans la mesure où j’avais payé, Coralie Voitout a décroché illico. Elle avait une voix suave et m’a demandé avec une grande courtoisie si j’avais une question précise à poser sur mon futur. Justement, une passion dévorante remplissait ma pauvre vie. J’ai alors évoqué cette activité créative si chère à mon âme, en prenant soin de ne pas la nommer. Je désirais plus que tout en vivre et me dégager de mon travail uniquement alimentaire. Allais-je enfin y parvenir ? Coralie s’est concentrée. J’étais suspendue au silence des ondes. Quand elle a repris la parole, elle m’a fait une drôle de révélation.
Elle voyait des biscuits. Elle voyait des Petits Lu. Des tas de Petits Lu qui se répandaient à travers l’espace. Ils s’enfantaient eux-mêmes et voyageaient jusqu’à toucher des gens et leur apporter du plaisir. Les Petits Lu prenaient une importance inattendue, envahissant sa vision. Coralie Voitout n’avait plus que ces Petits Lu à la bouche. Elle m’agaçait. Je commençais à m’impatienter avec cette obsession des Petits Lu. Je n’avais absolument pas prévu de devenir pâtissière. Pas du tout. J’avais horreur de cuisiner. Je ne me voyais pas envahir le monde avec des Petits Lu. Rien de ce que la voyante me délivrait ne faisait écho en moi. J’étais dépitée. J’étais déçue. Extrêmement. J’ai tenté un :
— Vous êtes sûre ?
— Écoutez, je vous dis ce qu’« on » m’envoie. Et ce qu’« on » m’envoie, ce sont des Petits Lu !
— Vous avez peut-être un petit creux et cela brouille votre intuition ?
— Non, je sors de table. Je suis rassasiée et je vous vois venir, je n’ai pas du tout mangé de Petits Lu.

Au bout de trente-cinq minutes de Petits Lu, la consultation était terminée. J’étais gavée et même dégoûtée par tous ces petits gâteaux dentelés jetés à ma figure sans aucune retenue. J’en faisais une indigestion. J’ai raccroché en ayant menti à Coralie Voitout. Je lui ai dit que j’étais satisfaite de sa prestation. Mais c’était faux. Archifaux. J’avais envie de pleurer. J’étais tombée sur une folle. Une illuminée. Ça m’apprendrait à faire confiance à des pythies de pacotille.
Je me retrouvais avec des Petits Lu à ne savoir qu’en faire. Aucun lien avec ce que j’aimais. Car la seule chose qui m’intéressait dans la vie, c’était l’écriture. Pas les Petits Lu. Oui, j’écris. Je fais de la littérature courte : des nouvelles, de brefs récits, des petits textes. J’en envoie partout pour que les gens les lisent… et là, pour le coup, je ne vois pas du tout le rapport !