Les jonquilles Anna

Participant
Grand Prix Printemps 2013

La cuisine, petite, exiguë, lieu de conflits amers. Ma mère et moi, ce dimanche midi. Où est mon père, j’ai oublié. Est-il déjà mort ? J’ai oublié.
L’heure du repas. Je n’aime pas manger, je n’apprécie rien, aucun légume, aucun produit laitier, je ne peux avaler que les pâtes, le riz, la purée. Tout ce qui étouffe. Au menu de ce jour, je me souviens de l’entrée : salade verte.
L’après-midi, nous irons cueillir des jonquilles avec oncles et tantes, cousins, cousines, vivement tout à l’heure.
La salade, je n’aime pas, les feuilles trop grandes, la vinaigrette trop forte. Ma mère, debout me toise. J’ai intérêt à manger cette salade sinon les jonquilles, rideau. Elle sait qu’elle me tue, là, puisque je meurs d’envie de retrouver des gens, vivants, gais, de courir dans les prés jaunes de fleurs. J’enfourne une feuille verte elle est trop grosse, je n’arrive pas. Ma mère me découpe la salade en morceaux. Je dois me dépêcher, elle s’énerve, la tension monte. J’ai peur. J’ai peur d’elle.
Je tente de lui faire comprendre que je préfère la salade avec des œufs. Un œuf dur, cela va de soi, mais elle me fait décrire en détail quel genre d’œuf je souhaite dans ma salade. Tu sais, dis-je, un œuf cru, tu sais un œuf comme dans les salades. J’ai envie de pleurer, mais je me retiens, si je chiale, les jonquilles, on n’ira pas. Un œuf cru ? Tu es sûre ? Oui, tu sais comme dans les salades. Elle a très bien compris ce que je demandais. Ah, tu veux un œuf cru, pas de problème. Elle sort un œuf du réfrigérateur, le casse dans mon assiette par-dessus la salade et me dit : « Voilà, tu l’as ton œuf, alors maintenant tu as intérêt à tout avaler. »
J’ai vaguement remué l’œuf sur les feuilles vertes. Le jaune m’a fait penser au jaune des jonquilles, celui à l’intérieur de la fleur. Le blanc glaireux m’a soulevé le cœur.
J’ai porté à ma bouche une minuscule part de cet infâme mélange. J’ai eu la nausée.
Alors, tu l’as ton œuf c’est ce que tu voulais, mange. Je n’ai rien répondu. Comment pouvait-elle me détester à ce point ?
Je suis restée devant mon assiette, il m’était impossible d’avaler cette mixture. J’ai espéré durant trente secondes qu’elle se montrerait indulgente, cela lui arrivait parfois de revenir sur ses sanctions. Aujourd’hui, elle m’en voulait. De l’absence de mon père sans doute, je ne sais pas. Aujourd’hui, elle ne transigerait pas.
Je suis allée me coucher, sans manger, sans pleurer. Elle a pris son sac, ses clés, m’a enfermée.
J’ai entendu l’ascenseur qui descendait, j’ai tendu l’oreille, j’espérais qu’elle remonterait me chercher, les jonquilles, j’en avais tellement envie.
Elle n’est pas revenue sur sa décision première. Sa souffrance lui transformait le cœur en pierre.
Quand j’ai compris que le bel après-midi dont j’avais rêvé n’existerait pas, j’ai pleuré dans mon lit jusqu’à devenir bouffie et hideuse, ravagée par les larmes. Ensuite je me suis endormie.
Beaucoup plus tard, un bruit de clés m’a réveillée. Ma mère rentrait. Elle paraissait sereine.
«  On va goûter chez la tante B. » Je n’ai pas répondu. J’ai fait non avec la tête et les yeux. Je ne voulais pas y aller. «  Si, on y va, ils nous attendent. Va te débarbouiller, tu fais peur. » Evidemment, après avoir pleuré des heures, je n’étais pas très présentable. Pauvre maman, quel boulet tu traînes. Je suis le poison de ta vie.
Je ne voulais pas aller chez ma tante, je ne voulais plus voir personne aujourd’hui. J’avais honte. J’aurais dû manger cette salade, j’étais ridicule.
L’après-midi s’est très bien terminé pour ma mère. Elle suscitait l’admiration pour ses principes éducatifs, qu’avait-elle raconté exactement ? Je me sentais humiliée comme si j’avais commis un énorme délit. J’ai mangé du gâteau pour ne pas faire d’histoires. Mais j’avais davantage envie de vomir. J’ai admiré les brassées de jonquilles disséminées ici et là te tout ce jaune soudain m’a fait tourner la tête.

Le prix est terminé mais vous pouvez continuer à aimer.
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