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 Histoire Amitié

Les deux boxeurs 

Ciruja

Ciruja

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Paul était un homme à part. Grand, mince, agile et souple, il avait choisi la boxe alors qu’il avait d’évidentes dispositions pour les études et qu’il venait d’un milieu bourgeois et cultivé de Cologne. Du plus loin que l’on pouvait se souvenir, il avait toujours eu ce regard triste et lointain, et on ne savait pas s’il jetait un jugement sur sa destinée de boxeur ou sur celle de son pays meurtri.
Heine Heese était son meilleur ami dans le club Amerika Boxing de Cologne. Ce type joyeux à la chevelure ébouriffée était un gosse des rues, un malandrin, un bagarreur, un ennemi des livres, en tout et pour tout l’exact contraire de Paul Rodenstein.
Heine avait un style «  américain », il partait à la guerre sur un ring, se moquait des esquives, encaissait tout avant de rendre la monnaie avec des crochets pouvant défoncer des murs.
Heine rêvait de Madison Square Garden, de New-York, de Chicago, de ceintures mondiales.
Paul était aérien, styliste, il aimait la musique, il dansait entre les cordes. Au départ, les vieux de la vieille qui ne juraient que par la sauvagerie du combat le prenaient pour « une danseuse » et lui prédisaient une fin dramatique sur le ring, l’enjoignant de se mettre au plus vite au polo ou au golf.
Les moqueries durèrent jusqu’au premier combat qu’il disputa chez les moyens et qu’il remporta sur KO, il enchaîna ainsi vingt victoires de rang et devint un des meilleurs de son pays dans sa catégorie.
Heine boxait en superwelter, se battait pour faire le poids se déchaînant sur les bières et les glaces italiennes après chacune de ses victoires. Mais Heine était aimé par le peuple, on aimait sa hargne, ses victoires à l’arrachée, c’était un ouvrier, comme les « rouges » et les «  bruns » qui se battaient dans les rues de l’Allemagne de Weimar.
À la salle, Paul aidait techniquement son ami et Heine l’aidait à se fortifier devant les avalanches de coups. Heine et Paul, c’était les deux Allemagnes réunies, la pauvre et la riche, l’ouvrière et la bourgeoise, l’ignorante et la cultivée, l’aryenne et la juive. Ils étaient des symboles mais ils s’en fichaient et se retrouvaient dans la brûlure des cordes et l’odeur de magnésie.
La carrière de Paul fut ascendante jusqu’en 1934, puis on lui interdit toute pratique de la boxe. Heine gagna les titres nationaux et européens, et tenta de faire sortir du pays son ami, sans succès. Il lui donna une partie de l’argent gagné lors de son seul championnat du monde qui le rendit sourd pendant une semaine et riche.
Heine dut s’engager dans la Wehrmacht en 1941. Son capitaine, Otto Von Maier, connaissait son histoire, il avait vu boxer Paul et ne pouvait supporter l’apparente aryanité physique du juif Rodenstein qui était interné à Buchenwald.
Il fit combattre l’ancien esthète du ring face à ses coreligionnaires des camps sous le regard attristé de Heine qui ne put voir ce spectacle cruel sans verser de larmes abondantes.
Au bout d’un an, Paul, l’ancien poids moyen, ne pesait plus que cinquante kilos, et on lui donna comme adversaire son propre ami, Heine Heese qui ne voulut pas se battre mais qui dut s’exécuter devant les menaces qui pesaient sur sa famille.
Le combat dura une heure, sans pause, dans la neige, l’ultime crochet à la mâchoire donné par le prolo fit entendre un bris d’os bien cinglant, mais qui eut le mérite d’arrêter le calvaire de Paul.
Celui de Heine s’acheva dans la froide Biélorussie un an plus tard, sous le feu nourri des partisans de Staline.