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 Nature Instant de vie

Les dents de la mer 

Cécilia

Cécilia

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J’avais été bien inspirée de donner ma démission en mai. Un mois de préavis plus tard et nous étions au mois de juin. Un beau mois de juin où le soleil brille et chauffe juste comme il faut sur la Côte d’Azur.
Depuis dix ans que je travaille assidument, j’allais enfin apprécier chaque seconde de ces vacances forcées, sans argent mais au soleil.
Pour s’assurer que je ne me laisse pas aller et confirmant qu’elle me connaissait mal sur ce point, ma belle-mère s’était donnée pour mission de me réveiller à 6h30 pour m’emmener nager à la plage tous les matins de la semaine.
Je découvrais alors à 7h du matin toute une communauté de personnes âgées, irréductibles de la plage sans les touristes, présents tous les jours, chaussures en caoutchouc pour marcher sur les galets et bonnet de bain pour conserver la mise en pli, s’évertuant à maintenir en état de marche ce corps qui les accompagnerait désormais jusqu’à la fin, en plongeant à l’eau quel que soit le temps, quelle que soit la saison.
Je m’apprêtais à faire la même chose en espérant qu’ils soient indulgents, je n’avais pas leur entraînement.
Au bout de quelques jours j’étais plutôt bien intégrée dans la communauté de mes nouveaux collègues de vacances, à défaut d’avoir quitté ceux du travail.
On se saluait poliment, on prenait des nouvelles, on regroupait nos effets personnels restés sur le rivage qu’Albert, qui ne savait pas nager, s’appliquait à surveiller avec attention.
C’était agréable de commencer ainsi la journée. Il suffisait de faire quelques pas dans l’eau pour ne plus toucher terre. Je commençais par m’éloigner du rivage puis je nageais tant que possible en le longeant de gauche à droite, puis de droite à gauche. En brasse, sur le dos, en crawl, de côté, peu importe la qualité des mouvements c’était le moment de ma journée où j’avais le droit de planer, de peser quinze kilos et de m’assaisonner au sel fin sans penser à rien.
Et puis un jour j’ai croisé un aileron. Pas un aileron de voiture tunée, pas un aileron d’avion qui passait, un aileron gris d’environ cinquante centimètres de haut qui fendait l’eau juste à côté de moi.
Au moment où je l’ai aperçu et quand mon esprit a reçu de mes yeux les informations nécessaires à la compréhension de cette information, j’ai tout de suite eu un flash nostalgique me ramenant à mes dix ans dans le jardin de mes grands parents quand j’ai ouvert ce numéro du Mickey magazine dans lequel se trouvait en cadeau un faux aileron de requin en plastique. Cette image a dû se figer un bon moment dans ma tête parce que quand je suis revenue à moi, l’aileron s’était bien rapproché. Cependant j’avais vraiment très envie de vérifier si quelqu’un d’autre que moi avait conservé son aileron en plastique du Mickey magazine d’il y a vingt ans et à mon tour je me suis approchée un peu plus de lui.
Quand j’ai été suffisamment proche pour pouvoir affirmer que ce n’était pas une blague au vu de l’énorme masse sombre sous la surface de l’eau qui était rattachée à l’aileron, je me suis quand même dis que la curiosité est un vilain défaut ! Et calmement mais sans traîner, j’ai regagné la plage. Quand j’ai enfin senti les galets sous mes pieds je me suis retournée mais il avait disparu.
Pendant un moment je me suis dis que j’avais nagé avec un requin et mon esprit traitait cette information comme étant rationnelle, c’était assez grisant.
Un peu plus tard quand mon cœur aura retrouvé son rythme normal, ma communauté d’habitués m’apprendra que j’ai certainement croisé un poisson-lune, qui, s’il en impose par sa taille (et son aileron gris) est totalement inoffensif.
Quelques jours plus tard j’ai retrouvé du travail, un lieu où une autre sorte de requins m’attendait au tournant.

Fin alternative où j’ai vraiment nagé avec un requin :
… cependant j’avais vraiment très envie de vérifier si quelqu’un d’autre que moi avait conservé son aileron en plastique du Mickey magazine d’il y a vingt ans et à mon tour je me suis approchée un peu plus de lui.
Quand j’ai été suffisamment proche, j’ai descendu mes lunettes de piscine de mon front pour les ventouser sur mes yeux avant de plonger mon visage sous la surface de l’eau parce qu’il fallait absolument que je vois ça, c’était plus fort que moi. Et puis j’avais vu suffisamment de reportages animaliers pour savoir que les requins ne mangent que des surfeurs ou des loutres alors il n’y avait vraiment pas de quoi paniquer !
L’animal était tellement près que je ne pouvais le voir en entier, mais c’était bien un requin et pas un petit comme ceux que j’aimais voir, et depuis la dernière exposition, caresser au musée océanographique de Monaco, non, un bon gros requin avec des dents qui reflètent les rayons du soleil qui pénètrent la surface de l’eau.
C’était un moment étrange, je l’ai regardé, il m’a regardé, on s’est regardé. A un moment j’aurais juré qu’il m’avait fait un clin d’œil (tout est possible c’est une fin alternative !) et puis il est reparti dans l’horizon réduit du champ de vision que m’autorisaient mes lunettes de piscine peu adaptées à la découverte impromptue des grands fonds marins de la Côte d’Azur.
Quelques jours plus tard j’ai retrouvé du travail, et franchement, avec cette histoire, j’avais méchamment la côte à la machine à café !