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 Amitié Suspense

Le vieux pote de lycée 

Aristeric42

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Je sortais de la supérette, un sac de provisions au bout d’un bras, un pack de vingt-quatre bières dans l’autre main, quand j’ai entendu cette voix d’homme à quelques mètres, sur le parking.
— Jypé ! Oh ! Jypé ! C’est bien toi ?

Comme il était tôt et que l’affluence n’était pas au max, à cette heure matinale, je jetais machinalement un coup d’œil autour de moi. L’aire de stationnement était quasiment déserte, il n’y avait que moi... et ce type un peu débraillé, près d’une Peugeot 307, qui me regardait avec un sourire niais. C’était bien à moi qu’il s’adressait.
— Eh ! Jypé ! Tu m’reconnais pas ? C’est moi, Bernard ! Bernard Lebris ! On était ensemble au lycée Émile Loubet... En première et en terminale C.
— Désolé, mon vieux, vous devez faire erreur. J’ai jamais été dans un lycée Émile Loubet et mon prénom, c’est pas Jypé.
— Arrête tes conneries ! J’ai toujours été très physionomiste. Et puis, une tête comme la tienne, ça s’oublie pas ! Tu snobes les vieux potes, maintenant ?
— Puisque je vous dis que vous me confondez avec quelqu’un d’autre !

Là-dessus, je tournais le dos à l’opportun et filais vers ma Golf GTI garée un peu plus loin. Comme toujours quand la température est en dessous de dix degrés, le vérin de la malle peinait à maintenir le hayon ouvert, j’étais en train de batailler avec ce maudit coffre et mes sacs de courses lorsqu’une main vint soutenir le battant.
— T’étais déjà un peu sauvage, à l’époque, mais tu t’es pas arrangé avec l’âge ! On dirait que ça t’gêne de rencontrer un vieux copain.
— Et toi, t’étais déjà du genre pot de colle, tu t’es pas amélioré non plus !
— Ah ! Je savais bien qu’c’était toi ! Putain ! C’est dingue de se retrouver ici, non ? On va pas se quitter comme ça, hein ? On va boire un coup quelque part ? J’t’invite !

Sûr ! C’était dingue de tomber sur ce crétin dans un lieu pareil, mais là, je venais de me griller en concédant l’avoir déjà rencontré. Moi qui espérais me faire oublier dans ce bled d’à peine quinze-mille âmes au fin fond des Ardennes... Pas la peine de faire plus de sept-cents bornes pour s’éloigner de ses ennuis si c’était pour se retrouver en face de ce bavard sorti d’une époque révolue. J’avais intérêt à la jouer fine ; j’étais à peu près certain que c’était le genre de type à raconter sa vie sur Facebook. D’ici qu’il me prenne en photo et que ma tronche se retrouve sur les réseaux sociaux... Les mecs de Marseille ne tarderaient pas à découvrir où je me planque, et si c’était pas eux, ça serait les flics. Dans un cas comme dans l’autre, fini la tranquillité !
Je n’ai pas réfléchi bien longtemps, j’ai fait semblant d’être finalement content de le voir et je lui ai fixé rendez-vous plus tard, dans la soirée, prétextant que je n’avais pas le temps dans la journée. Il devait s’ennuyer ferme, dans ce trou, il en avait presque les larmes aux yeux, que j’accepte de passer un moment avec lui.
On s’est retrouvé sur le coup des vingt heures, dans une brasserie du centre-ville. Ce connard n’avait pas vraiment changé, toujours à trop parler ! Il s’est tout de suite épanché sur les malheurs de sa petite vie de minable, mais là où j’ai dressé l’oreille, c’est quand il m’a raconté qu’il était dans la mouscaille à cause de la drogue... Son fournisseur s’était fait coffrer, et il devait ravitailler le réseau auquel il appartenait avant deux jours, sous peine de graves sanctions, du genre dont on ne se relève pas. Sans le savoir, il me sauvait la vie. J’avais un kilo de blanche, piqué à un gang des quartiers nord de Marseille, et aucun contact dans la région pour l’échanger contre la monnaie dont j’avais besoin pour mettre les voiles loin de l’Hexagone. L’affaire fut vite conclue : il avait le pognon, j’avais la marchandise... Dire que j’avais maudit notre rencontre inattendue du matin et songé à lui faire la peau ! Comme quoi, le hasard fait parfois bien les choses.
Le temps de récupérer la dope dissimulée dans le plancher de mon appartement, on se retrouvait une demi-heure plus tard sur un chantier désert, aux abords de la zone industrielle nord. Il fit glisser la fermeture du petit sac de sport qu’il tenait et me montra un avenir ensoleillé sous la forme de beaux billets jaunes. Je lui tendis le paquet d’une main en attrapant mon ticket de sortie de l’autre. J’ai pas eu le temps de rejoindre ma caisse. Sitôt le fric en pogne, un projecteur a illuminé la scène et une demi-douzaine de flics a surgi de derrière les engins de chantier tandis que d’autres véhicules débarquaient de toutes parts, sirènes hurlantes.
— Eh oui ! Mon vieux Jypé. Pris la main dans le sac. Il y a longtemps que je connais tes activités malhonnêtes. Et toi, si tu t’étais un peu intéressé à tes anciens copains de classe, t’aurais su que j’étais rentré dans la police.
Ça m’est revenu d’un coup... Bernard Lebris, toujours mal sapé, toujours avec ce vieil imperméable informe... À l’époque du lycée Émile Loubet, on l’appelait l’inspecteur Colombo...