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 Nature

Le vent de Crète ne me rendra pas fou 

Tom Bouville

Tom Bouville

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J'habite, depuis le début de l'été, une vieille maison crétoise : elle est blanchie à la chaux – comme il se doit sous le soleil dévorant de la Crète – exiguë, sombre... mais, adossée aux flancs de la colline, domine la mer bleu-azur et offre une vue incomparable jusqu'à l'île inhabitée de Dia. Un toit de tuiles ocres protège efficacement ce havre de paix des ardeurs du soleil et des rares visites de la pluie. Toutefois, si l'on n'y prend garde ses volets de bois claquent facilement au vent. Or voici que depuis cinq jours le meltemi souffle sur le rivage. La mer Égée, cette mer d'ordinaire si calme, n'en finit plus de s'agiter : poussées à la cohue par une brise capricieuse, les vagues se succèdent rapidement et forment de gros rouleaux argentés qui, en s'écrasant sur les rochers, libèrent une écume d'une blancheur virginale ; de la plage, on les voit se croiser, puis se mêler et former un courant de ressac qui, sans difficulté, vous emporterait au loin. Les branches des tamaris et des lauriers-roses dansent dans tous le sens, bientôt rejoints dans cette salsa sans nom par les voilures du parasol : seuls les figuiers de Barbarie semblent imperturbables. Le soir, quand la nuit descend sur la colline, l'étésien redouble de force : Héphaïstos lui-même s'est mis à la manœuvre et c'est comme si les machines des Enfers fonctionnaient toutes ensemble : pistons, soufflets, ventilateurs... Tout n'est que secousses, clapotis et tourbillons, et on ne sait quel Titan s'époumone pour imiter le bruit d'un train qui passe ou d'un avion qui décolle. Même les grillons, si bavards à la nuit tombée, ne peuplent plus mon sommeil. Alors je reste au fond de mon lit et, insomniaque, assiste impuissant au combat de l'eau et du vent, à cette sorte d’anémomachie furieuse. Demain, Éole aura calmé ses légions, peut-être...