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 Romance Drame

Le train de 7h34 

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Ça fait plus de trente ans que je travaille à la gare de Gif-sur-Yvette et j'en ai vu passer des gens. J'y ai même connu ma femme. Elle s'appelle Yvette. C'est une drôle de coïncidence non ? Je l'ai rencontrée alors qu'elle attendait le RER. Il faisait froid ce jour-là et je ne sais pour quelle raison, le train avait eu du retard. Je m’en souviens comme si c’était hier. Yvette était élégante, toute menue et avait l’air frigorifiée. Alors pour la réchauffer, je l'ai invitée à prendre un chocolat chaud. Elle a accepté. Puis je l'ai revue le lendemain et le surlendemain et les jours qui ont suivi. On a vite pris l’habitude de se retrouver devant le distributeur de boissons chaudes. Un jour, je lui offrais un chocolat chaud, le jour d'après, elle m'offrait un café jusqu'à ce matin pluvieux où j'ai apporté un thermos et des croissants. Les semaines ont passé et nos discussions banales ont laissé place aux confidences jusqu'à ce jour où elle m'a embrassé. Ses lèvres avaient le goût du printemps qui sentait bon le lilas et les pâquerettes.

Mon Yvette a continué à prendre le train même après notre mariage et aussi lorsqu'elle attendait nos enfants. Elle arrivait une bonne demi-heure avant que le train de 7h34 n’entre en gare et nous prenions notre petit déjeuner habituel. Un café noir pour moi et un chocolat chaud avec de la mousse pour elle. Nous profitions de ces moments privilégiés pour parler de l’avenir, des enfants et de nos prochains weekends en bord de mer. Jusqu'au jour où Mon Yvette a eu ce terrible accident. C’était un mardi matin, un peu avant Noël. Alors qu’elle se rendait à la gare pour notre petit rendez-vous quotidien, elle n'a pas vu la voiture arriver au moment où elle traversait. Son corps a été traîné sur plusieurs mètres. L'ambulance est arrivée et a emporté mon Yvette inconsciente. Inconsciente mais vivante. C’est qu’elle est dure au mal la femme que j’aime.

Les médecins disent que c'est normal. Ils disent qu'elle a eu un traumatisme et qu'il ne faut surtout pas lui en vouloir. Qu’il est possible qu’avec le temps, elle se rende compte que je ne suis pas à ses yeux uniquement l’homme qui travaille à la gare mais l’homme avec qui elle est mariée depuis vingt-sept ans. Après l’accident, ma femme est restée dans le coma plusieurs jours. A son réveil, sa mémoire avait effacé les derniers instants de sa vie et une partie de son passé. Toutefois, elle se revoit en robe de mariée, n’a pas oublié la naissance de nos enfants. Elle sait qui est le Président la République, se souvient de ses collègues et de la recette de la blanquette de veau qu’elle continue de me préparer tous les dimanches. Elle me parle de son adolescence et de ses parents. Elle sait quel jour nous sommes mais moi, elle m’a oublié. Je dois lui rappeler constamment qui je suis et ce que je fais là quand elle me voit rentrer chez nous. Nous avons convenu avec les médecins que nous devions garder notre rituel chaque matin. Je dois la laisser se préparer comme pour aller travailler et la laisser se rendre à la gare, de là, je vais à sa rencontre et trouve chaque jour un prétexte pour l’inviter à prendre un chocolat chaud comme au premier jour et enfin je lui explique qui je suis et qu’il est impératif qu’elle retourne à la maison. Elle passe alors par plusieurs émotions et finit par comprendre. Ensuite, elle attend que l’infirmière arrive et est prise en main par les services médicaux. Il est très important qu’elle commence ses journées ainsi afin de ne pas être perturbée un peu plus, ce qui retarderait une éventuelle guérison. Mais je n’y crois plus. Je suis fatigué, éreinté et les enfants m’en veulent de continuer à jouer ce jeu qui dure depuis trois ans. Mais que voulez-vous, je ne vais pas abandonner celle qui me donne l’occasion quotidiennement de la séduire à nouveau. En même temps, je ne peux pas continuer à faire subir tout cela à notre famille. Nous n’avons plus d’amis, plus de vie sociale. Nous ne sortons plus, nous n’allons plus danser les dimanches après-midis sur les bords de Marne. Ne dit-on pas que nous sommes unis pour le meilleur et pour le pire ? Certes, mais je ne peux plus vivre ainsi. Nos enfants me voient dépérir de semaine en semaine et l’état de leur mère ne s'améliore pas. Je pense même qu'il n'y a plus d'espoir. D’ailleurs, les médecins n’essaient pas de me contredire à ce sujet. Ils savent aussi bien que moi que je ne retrouverai jamais celle que j’ai connue. Quant à elle, elle m’oublie, une fois la nuit passée.

Alors ce matin-là, il était aux environs de 7H02. Yvette venait d’arriver. J’avais réussi à lui offrir un chocolat et lui avait expliqué comme tous les matins depuis son accident que j’étais son mari depuis des années, que nous avions de grands enfants et qu’elle avait eu un accident de la circulation en 2013, ce qui avait causé ses pertes de mémoire. Je lui avais à nouveau montré l’album photo, des documents et témoignages prouvant que nous nous connaissions depuis des années. J’avais attendu qu’Yvette soit occupée à lire notre livret de famille pour glisser dans son gobelet de la poudre de Kétamine, un puissant anesthésiant. J’avais ensuite vérifié qu’elle finisse sa boisson et avais regardé ma montre. Internet avait dit vrai, les effets étaient apparus assez rapidement. Yvette avait commencé à bafouiller, à ne plus savoir ce qu’elle faisait là, sur le quai de la gare. Cela ne changeait pas des autres jours cela dit mais habituellement, elle repartait à la maison avec le planning du reste de la journée en tête. J’avais profité d’un pont précédent un jour férié pour qu’il y ait moins de monde sur le quai. Lorsque je l’ai vue tituber en bordure du quai, j’ai feint de la retenir alors qu’en réalité je l’ai aidée à tomber sur les rails.

Elle n’a pas survécu au choc.