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209 voix


— Mais puisque je vous dis que vous êtes heureuse, madame !
Un silence buté répond à l'affirmation de l'analyste. La petite bonne femme, assise en face de lui, le fusille du regard, l’intime sans un mot de se justifier.
— J'ai beau relire vos résultats, ajoute-t-il en soupirant, rien n'indique la moindre preuve du contraire.
Parcourant des yeux la vingtaine de feuillets qu'il tient entre les mains, l'homme semble perplexe.
— À moins que vous n'ayez fait une erreur en remplissant le questionnaire… Bien, je vous propose une chose, on va reprendre ensemble vos réponses et trouver où se niche le problème.
Le chercheur commence alors à égrener, une à une, les deux cent quarante questions qui constituent le test. À chaque demande, la petite bonne femme répond « C’est juste » et ce, jusqu’à la fin.
— C’est bien ce que je vous disais, conclut l’homme sûr de lui. Vous êtes heureuse ! Aucun doute là-dessus. C’est mathématique, scientifique. Si vous n’avez commis aucune erreur, alors vous ne pouvez pas douter de votre bonheur.
Mais son interlocutrice ne lui répond plus, de nouveau drapée dans son mécontentement silencieux.
— Vous avez un score de quatre-vingt-dix-sept pour cent. C’est énorme ! Vous avez de l’argent, une famille, pas de maladie grave. C’est rare d’avoir le trio de tête. Sans compter les à-côtés : vous avez exercé un métier épanouissant ; malgré votre âge, votre physique obtient une note de quinze sur vingt et vous avez même eu votre quart d’heure de célébrité. En revanche, je veux bien le concéder, votre veuvage vous fait perdre des points de félicité.

Le silence s’installe dans le bureau du clinicien. Après quelques instants et dans un soupir d’agacement, la vieille dame accepte enfin le dialogue.
— Votre questionnaire n’est pas bon, daigne-t-elle lâcher.
— Ah si ! c’est le 43B. Test de bonheur pour les femmes entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix ans. C’est bien le vôtre.
— Il est incomplet, alors.
— Impossible ! Il y a des années de recherche derrière chaque test. Ils sont élaborés en fonction des critères d’âge, de sexe, de revenus, et adaptés à chaque catégorie de Français.
— Tiens, eh bien, parlons-en, du sexe, jeune homme ! Pas une question sur le sujet.

Un instant, le jeune homme en question – qui affiche presque quarante ans au compteur – reste incrédule. Le sexe ! En quoi peut-il encore intéresser une vieille toupie comme elle ?
— Il a été considéré qu’au-delà de quatre-vingts ans, les rapports sexuels n’étaient plus une priorité. Excusez-moi de vous dire ça de cette façon, mais à votre âge, on est davantage tourné vers Dieu que vers la gaudriole !
» Regardez, vous avez toutes les raisons d’être heureuse. Par exemple, vos enfants. Ils ont réussi dans la vie. Ils sont riches, en bonne santé, et votre fille vous a même donné trois petits-enfants.
— Mes enfants sont des cons ! Ma fille est une écervelée qui – à cinquante ans – ne songe qu’à se refaire les seins pour que son mari ne la quitte pas. Quant à mon fils… c’est un arriviste qui a mis sur le carreau des centaines d’employés pour se remplir les poches. Une véritable ordure, si vous voulez tout savoir ! Je vous épargne mes petits-fils qui ne viennent me voir que pour estimer le temps qu’il me reste à vivre et savoir quand ils toucheront le pactole.
— Malgré tout, votre vie est satisfaisante, insiste l’homme de science. Le test est formel. Vous avez votre maison au bord de la mer, une vie sociale active et votre santé est vraiment bonne. Même si, je vous l’accorde, on peut enlever quelques points par-ci par-là, votre score reste toujours au-dessus de la moyenne.

Dans une moue dubitative, la vieille dame semble reprocher au praticien son manque de clairvoyance. Elle se dit que finalement, il est grand temps d’éduquer le chenapan.

— Je vous le répète. Votre test est tronqué car il manque l’essentiel.
— Le sexe…
— Le sexe, le cul ; coucher, faire, baiser, s’envoyer en l’air, tirer un coup, caramboler, niquer, passer à la casserole… Oui, jeune homme, il manque tout ça à votre questionnaire ! J’ai la fleur qui se dessèche, le con qui se rabougrit, j’ai besoin d’être arrosée, moi ! Malgré mes rides, mes fesses flasques et mon ventre avachi, j’ai encore envie de me faire farcir !

Rougissant comme une pucelle sous le flot du vocabulaire fleuri de l’octogénaire, l’analyste reste sans voix. Il lui semble impossible de convaincre cette nympho en tweed de signer son test 43B. Il lui faudra pourtant impérativement son paraphe. Non seulement pour valider le fait qu’il a bien rempli sa mission, mais surtout pour empocher la prime « Aptitude au bonheur ». Au-delà de quatre-vingt-dix pour cent de satisfaction, chaque chercheur perçoit une somme non négligeable. Et il en a bien besoin…

— Si je comprends, bafouille la blouse blanche, il suffirait que vous… fassiez la bête à deux dos pour admettre le bien-fondé du test ?
— Tout juste, mon garçon.

**

Une demi-heure plus tard, sous le soleil déjà haut, la petite dame ressort en trottinant du bâtiment de la Délégation locale du bonheur. Le sourire aux lèvres, elle attrape dans son sac un papier déjà bien froissé.
S’asseyant sur un banc tout proche, elle revoit une fois encore la liste des délégations implantées sur tout le territoire. Cent vingt-huit au total.
C’est son cousin qui lui a expliqué l’histoire de la prime au bonheur qui est versée aux cliniciens…

Elle n’a écumé que son département ; il lui reste encore une bonne centaine d’antennes à visiter.
De quoi tenir jusqu’au bout.