4 min
Avatar de Karyll

Le téléphone aphone Karyll

EN COMPET'
ÉTÉ 2012
257 vues

Sonne. Allez. Sonne.
S'il te plaît...
Sonne.
Sonne !
So-n-ne !
SONNE !!!

Rien à faire. Ce soir, Maud avait beau hurler, pleurer, chanter, crier, invoquer les dieux ou faire la danse de la pluie, son téléphone restait de marbre. Immobile. Aphone.

Crétin. Stupide. Idiote. Connard. Imbécile.

À tourner en rond au propre comme au figuré, la jeune fille usait à la fois son plancher et son cerveau. Difficile de savoir qui elle insultait. Son téléphone, le mec – son mec – qui était sensé la rappeler ou elle-même, pour avoir naïvement cru qu'il allait la rappeler.

Et merde, tiens !

Rageusement, elle se saisit de son portable et l'envoya valdinguer sur son lit. Il lui fallait sa dose de musique douce et d'huiles essentielles pour redescendre en pression. Un bain ! Sans temps mort, elle attrapa un jean, un sweat et une culotte propres dans son armoire et fila dans la salle de bain familiale pour se faire couler un havre de paix salvateur... avant de revenir quelques secondes plus tard : elle avait oublié un soutif. Non sans manquer de jeter un coup d'oeil à son téléphone – Grrr !!! – elle repartit en urgence vers son exutoire.

ZzzZZZZZ

Zen.

L'odeur entêtante de la rose la reposait. Elle planait. Tranquillement, elle revient dans son antre, replia son pantalon sur le dossier de sa chaise et fit une boule de ses sous-vêtements qu'elle jeta dans son bac de linge sale, d'un geste décomplexé qui laissait deviner une certaine habitude.

Yosh ! Deux points.

Rien qui ne vaille trois tours d'honneur cependant. Calmement, elle se pencha pour attraper son livre de chevet quand son regard accrocha son téléphone. Elle le fixa. Longtemps. Mais aucune petite lumière bleue clignotante ne vint trahir un potentiel message.

1

...

Et MERDE !

L'effet apaisant de la fleur d'oranger avait été de courte durée : le téléphone muet s'en alla tutoyer le mur de sa chambre le plus proche. À l'impact, il explosa... À droite, un morceau de la coque. À gauche, la batterie. Au milieu, l'autre morceau de la coque. La carte SIM avait été éjectée à un mètre de là.

Une chance qu'elle n'ait pas encore cédé à la folie des incassables smartphones. Soulagée, elle alla ramasser le cadavre démembré de son portable et commença la chirurgie. Son vieux Nokia en avait vu d'autres.

« C'est quoi ce bordel ? Qu'est-ce que tu casses encore ? » s'exclama une voix derrière elle.

Alexia. Sa petite soeur. À genoux et penchée sur son téléphone, Maud pouvait imaginer sa petite tête passée par l'embrasure de la porte et son regard étonné. Elle était trop jeune pour comprendre.

« Je parie que c'est Léo qui tarde à te parler aujourd'hui. »

Ah. Bah non. Il allait falloir qu'elle soit un peu plus discrète... Comment elle savait pour Léo ?

« Je me suis toujours demandée pourquoi tu ne lui envoyais pas un message au lieu d'attendre désespérément les siens. On est au 21ème siècle ou quoi ? »

...

Euh... Bizarrement, l'idée ne l'avait jamais effleurée. Ou, si, mais ses amies l'en avait dissuadée : il ne fallait pas être trop envahissante. Paraître occupée. Insensible. Un peu intéressée, mais pas trop. Ne jamais embrasser au premier rendez-vous. Mais ne pas attendre trop longtemps quand même.

  • Il va me trouver trop lourde si je fais ça, marmonna la jeune fille tout en continuant à se battre avec sa carte SIM qui refusait de retourner à sa place initiale.
  • Ah, fit sa soeur, dubitative.
  • C'est comme ça,insista Maud, sans se retourner. Elle n'avait pas ajouté le fameux « T'es trop jeune pour comprendre », mais c'était tout comme.
2

La porte grinça. Elle était partie. Elle grinça à nouveau. Elle était revenue.

  • Juste un truc.
  • Mmm ?
  • Tes copines, elles sont toutes célibataires, non ?

...

Etonnée par la perspicacité de sa soeur, Maud se retourna pour voir sa jeune soeur lever les yeux au ciel en souriant, moqueuse. À 16 ans, elle n'était définitivement plus une gamine. Fière de son petit effet, elle la salua de la main pour lui signifier qu'elle s'en allait maintenant. Comme un ange s'évanouit quand sa tâche est terminée.

« Attends ! » La retint Maud en se relevant d'un bond, sa carte SIM à la main.

Il y avait encore une chose que son ange de soeur pouvait faire pour elle. D'un air penaud, elle ajouta finalement : « Tu pourrais me passer ton portable deux secondes ? ».

3
Le prix Été 2012 est terminé, mais vous avez le droit de continuer à aimer... !
les votes, comment ça marche ?
AUTEURS
Publiez vos oeuvres, faites les lire aux internautes et participez au Prix de la short Littérature !
JE PUBLIE
glenat, notre partenaire BD Bibliothèque pour tous
LES AUTEURS
PALMARES