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Gérald Truchot

Gérald Truchot

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Père Noël,

Je m’appelle Capucine, j’aurai bientôt neuf ans et je suis en classe de CE1 à l’école des Grives. J’ai décidé de vous écrire cette lettre pour vous licencier. Ce mot, je ne le comprends pas bien, je l’ai entendu plusieurs fois quand Papa regarde le journal télé. Je sais juste qu’on licencie quelqu’un quand il n’a pas bien fait son travail ou qu’on n’en a plus pour lui. J’ai demandé à Papa de me montrer comment ça s’écrivait pour ne pas faire de faute. Je n’aime pas faire des fautes. Des fois, j’en trouve même dans les livres et c’est vraiment pas beau. Papa m’a regardée bizarrement et m’a demandé pourquoi je voulais connaître ce mot. J’ai dit que c’était un secret.

Si j’ai décidé de vous licencier, c’est à cause de mon dernier cadeau. Noël est passé depuis deux mois et je ne l’ai toujours pas reçu. Mes parents m’ont offert une maison Playmobil, avec la cuisine et la chambre d’adultes. Je sais que ce n’est pas vous. Ce n’est pas ce que j’avais commandé. C’est la première fois que vous oubliez mon cadeau.
Mon copain Victor m’a dit que le Père Noël, c’était les parents. Peut-être. Moi, je suis certaine que vous existez mais que vous n’apportez des cadeaux qu’aux enfants qui ont été sages. Victor se fait souvent punir par la maîtresse, c’est pour ça que ses parents ont été obligés de vous remplacer. Cette année, j’ai été très très sage. J’ai même écrit à la fin de mon cahier de poésie toutes les fois où j’ai été gentille. Il y en a eu cent trente-sept. Je ne sais pas quand vous décidez qu’un enfant est gentil, mais cent trente-sept fois, c’est quand même beaucoup. L’année dernière, j’avais été moins sage et j’avais quand même reçu mon déguisement de fée des glaces.

Papa m’a dit que licencier quelqu’un, ça le rendait malheureux. Ne plus avoir de travail, c’est grave. Je lui ai dit que c’était comme des vacances et que tout le monde aimait être en vacances. Il a ri et m’a dit que les gens seraient plus heureux s’ils étaient gouvernés par des enfants. En plus, Maman m’a dit que vous travaillez seulement un jour dans l’année. Ça doit être ennuyeux d’avoir autant de vacances.

Alors si j’ai décidé de vous licencier, c’est parce que vous n’avez pas fait votre travail. Comme j’ai été sage cent trente-sept fois cette année, que la maîtresse ne m’a jamais punie, je suis déçue. Éloïse ne va pas mieux. Elle a toujours sa maladie et on va la voir tous les jours à l’hôpital. À la maison, je trouve notre chambre trop grande pour moi toute seule.
C’est Louane qui m’a dit que vous ne donniez pas que des jouets. Quand sa maman est tombée malade l’année dernière, elle vous a écrit une lettre et vous l’avez guérie. J’ai aussi demandé de soigner ma petite sœur, mais elle est toujours malade. En plus, maintenant elle n’a plus ses cheveux. La semaine dernière, Papa s’est fâché très fort quand j’ai pris son rasoir électrique pour me raser la tête. Les gens ont toujours dit qu’on se ressemblait beaucoup, avec Éloïse. Mais sans ses cheveux blonds, elle ressemble trop à pépé Antoine. Je lui ai apporté mon foulard Hello Kitty pour qu’elle ne s’enrhume pas. J’ai toujours froid dans sa chambre d’hôpital. C’est mon foulard préféré, il me manque à l’école, mais Éloïse en a plus besoin que moi. Avec ses grands yeux noirs, on dirait une princesse pirate.

Maman m’a dit que ma sœur souffrait d’une maladie appelée le sémi. Je n’ai pas trouvé ce mot dans mon dictionnaire. Ni à la bibliothèque. Je crois que Maman me ment, car elle ne sait pas non plus. Les docteurs utilisent des mots trop compliqués. Des longs mots en -ite, en -ose ou en -i. Papa dit que c’est grave et qu’Éloïse se fatigue très vite. Moi, je trouve que c’est surtout Maman qui est fatiguée. Elle a souvent les yeux rouges et je l’ai vue prendre des médicaments pour dormir après s’être lavé les dents. Elle passe beaucoup de temps sur l’ordinateur et on ne va presque plus à la piscine le mercredi. Pourtant, j’ai toujours trouvé que la piscine était un lieu reposant.

J’espère que vous vous occuperez rapidement de ma sœur, car hier elle avait très mal à la tête, on n’a presque pas parlé. Dans notre chambre, je défais et refais son lit tous les jours et brosse les cheveux de ses poupées préférées. Comme ça, j’ai l’impression qu’elle est quand même un peu là.
Faites vite votre travail et je pourrai vous délicencier. Je sais qu’il est trop tôt, mais pour l’année prochaine, je voudrais bien un autre foulard Hello Kitty. Comme ça, avec Éloïse, on sera les princesses pirates jumelles de têtes.

Capucine Ledouec