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 Drame Instant de vie

Le reflet kaléidoscopique de mille brisures 

Allybi

Allybi

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La vie est tel un petit fil de soie : mêlé à quelques autres, il resplendit, dévoile ses atouts et donne un canevas d’une image d’Épinal, mais, laissé seul, il s’use et se casse avant d’avoir pu montrer toute sa beauté.

À quel moment de notre vie découvre-t-on qu’il y a quelque chose en nous qui cloche ? Lors de nos premières pensées, préoccupés par le souci d’assouvir nos envies immédiates ? Ou lorsque l’on commence à boire les premières gouttes d’un breuvage qui nous fait oublier qui l’on est ?

Probablement est-ce les pensées qui tourmentent cet homme, étendu sur un banc de pierre, dans le parc sublimé par les cerisiers en fleurs de cette ville qu’on nomme Hofu. Ses vêtements sales et rapiécés semblent être le dernier de ses soucis. Lorsque l’on observe ce visage, où les traces du temps s’expriment par des marbrures saillantes sur cette peau de glaise, où les yeux ternes fixent une histoire qu’il n’arrive pas à exprimer, on comprend l’ampleur qu’un passé que l’on ne connaît pas peut prendre sur notre vie présente.

Taneda Santoka, frénétique mais inqualifiable poète, ne comprend pas ses tourments. Il se complaît à observer un soleil qui meurt pendant des heures sur l’horizon, comme un être aimé qui tombe au ralenti vers un gouffre d’où il ne reviendra jamais. Il aime se promener pendant des jours dans des rues sales et austères, sans repère, regarder les femmes tisser sur leur machine de bois, emmêler les fils, les serrer, les couper, les tirer jusqu’à former un nœud résistant qui étrangle le textile. Cet art du tissage à toujours attirer son attention et susciter son admiration. Les mains des petites vieilles, depuis longtemps là, assises sur une chaise en paille, sur les terrasses étroites des ruelles pavées, sont rapides, agiles. Elles savent où elles doivent aller, de bas en haut, elles enfilent les fils, les font glisser, les rattrapent, les enserrent et coupent. Il ne sait pas pourquoi il demeure immobile devant un labeur ancestral, il voudrait partir, quitter ses idées de nœuds, de fils, de tissage, mais il ne peut. Ces bonnes femmes sont l’écho d’un avenir que jamais il ne verra.

Cul-sec. Il avale le verre que l’homme lui consent. Il n’a pas un sou, mais quelques mots plus ou moins tracés, plus ou moins poétiques, sur un de ces derniers morceaux de parchemin, pas plus de dix à chaque fois, suivis d’une brève et méconnaissable signature, lui permettent d’assouvir ce besoin urgent de sentir le liquide brun et fort lui brûler le gosier. Ses pensées, ensuite, se mélangent mais, lui, est déjà loin. Il se perd dans une réalité lointaine, comme chaque jour, près d’un gouffre, comme lorsqu’il était jeune, quand il ne comprenait pas pourquoi sa mère l’y emmenait, régulièrement. Chaque fois, elle semblait vouloir tenter quelque chose, chaque fois, il se mettait à pleurer et elle renonçait.

Bribes de son passé qu’il n’atteint que dans son inconscience. Il veut savoir pourquoi, connaître les raisons qui l’ont fait orphelin. Dans cette inconscience, il écrit, trace une dizaine, une centaine de mots qui perdent leurs sens dès qu’il se réveille. Des poèmes à cette femme, qui jamais ne vieillira auprès de lui, jamais ne fera, comme ces grands-mères, une multitude de canevas pour tromper l’ennui. Parce que la dernière fois, l’ultime, il n’a pas pleuré.

La vie est comme un fil : seul, sans d’autres pour s’emmêler, il ne sert à rien, n’a plus de sens ; il suffit de tirer d’un coup sec, et il se casse pour tomber dans le gouffre de l’oubli.