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 Instant de vie

Le funiculaire 

Gérard Aigle

Gérard Aigle

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« Et cet écervelé Diomède
Qui sourit aux autres pierres,
Que sait-il de la difficile absence ? »
Musée de Naples

Nous nous sommes rencontrés il y a quatre ans. Vous, Noam, vous étiez seul, comme moi. On vous a alors proposé de partager ma table à l’heure des repas du soir. Nous avons très vite compris que nous avions des centres d’intérêt communs. Vous aimiez la littérature et votre jugement m’a d'emblée paru d’une grande pertinence. Je me souviens, aujourd’hui encore, de nos discussions profondes et enrichissantes sur la philosophie grecque.
Nous passions la journée, chacun à ses occupations, et nous nous retrouvions le soir sur la terrasse de l’hôtel, à l’abri de la chaleur. Ces rendez-vous m’étaient plaisir délicat et ces instants privilégiés me remplissaient d’aise.
Vous teniez que la philosophie occidentale était née à Milet. Je soutenais, pour ma part, qu’il avait fallu à tous ces principes traverser la mer et connaître le continent pour devenir enfin sagesse. Nos entretiens nous isolaient du monde.

Un soir plein de langueur, notre conversation s’est égarée sur des chemins intimes et vous m’avez confié une curieuse anecdote. Je venais de vous demander les raisons de votre séjour dans cette station. Suiviez-vous, comme la plupart des clients de l’hôtel, une cure thermale ? Vous m’avez répondu que non, et après quelques hésitations vous m’avez dit que vous étiez à la recherche de quelqu’un. J’ai dû paraître étonné et vous avez alors poursuivi en me demandant de bien vouloir vous pardonner si vous m’importuniez avec cette histoire.
Deux ans plus tôt, vous étiez venu dans ce même hôtel, pour vous reposer durant les vacances de Pâques. Vous étiez venu seul, recherchant cette solitude et la mettant à profit pour travailler à la rédaction d’un article sur votre voyage à Cuba. Un soir, vous étiez allé dîner dans un restaurant de la ville, je crois me souvenir qu’il s’agissait d’un restaurant russe. Vous vouliez éprouver la sensation de la solitude au cœur même de la foule. Votre repas terminé, vous vous apprêtiez à régler et à quitter la salle. Une jeune femme était alors entrée, son regard avait fait le tour des lieux, à la recherche sans doute d’un visage connu, un ami peut-être. Ses yeux avaient rencontré les vôtres et depuis vous ne pouviez plus l’oublier : elle avait environ trente-cinq ans, blonde, des cheveux très longs, un nez fin et droit, un regard dans lequel il y avait une indicible composition de douleur amoureuse. Cette rencontre n’avait duré que l’espace de quelques secondes, car déjà elle s’était précipitée à l’extérieur et avait disparu dans la nuit de la ville. Voilà deux ans que vous reveniez obstinément, profitant de vos moindres libertés, pour tenter de la retrouver. Votre quête restait vaine, mais vous pensiez que vous ne pourriez trouver l’apaisement autrement qu’en la rencontrant et en lui parlant : vous espériez qu’elle ferait partie, un jour, de cette foule sans cesse renouvelée qui traverse la station.
Votre récit terminé, j’ai souri, un peu gêné, et je vous ai expliqué les raisons médicales qui, de mon côté, m’avaient conduit ici : des problèmes respiratoires contractés dans l’océan Indien. La conversation s’est alors orientée sur nos voyages respectifs de par le monde...

Quelques jours plus tard, je décidai d’emprunter pour la première fois le funiculaire qui conduit au Salon du Capucin. La réalité était brinquebalante mais sympathique : les deux voitures de bois, aux sièges en gradins, avaient été fraîchement repeintes. La gare, au bas de la rampe abrupte, sentait l’ombre et l’humidité. J’étais seul à prendre place. Je m’assis, le dos à la pente, pour jouir du spectacle magnifique de la vallée, cela malgré ma maladive appréhension du vide.
La cloche tinta, le conducteur ferma les barrières de sécurité des voitures et s’installa sur la plate-forme avant. Dans une suite de craquements et de grincements, je commençai à m’élever assez rapidement vers la forêt. L’ascension devait durer dix minutes. En me tournant vers le sommet, je voyais descendre vers moi les voitures de la rame qui faisait contrepoids. Les deux lignes devaient se croiser à mi-hauteur de la pente, en un endroit où les rails se dédoublaient. Peu avant ce passage, le mécanisme se ralentit, les deux rames s’écartèrent doucement et se croisèrent au pas.
Il y avait peu de monde dans la première voiture, une famille souriante, avec deux enfants émus par le précipice. Dans la seconde, une femme, une randonneuse sans doute, équipée pour la marche en montagne. Quand les deux rames furent parfaitement côte à côte, cette jeune femme tourna son visage vers moi et je m’apprêtai à lui rendre son sourire. Son visage, encadré de longs cheveux blonds, était d’une gravité excessive, presque douloureuse, que je ne saurais décrire : je fus comme absorbé par son regard.

La description que vous m’aviez faite, Noam, me revint immédiatement à l’esprit. Je fus bouleversé par cette rencontre aux limites de la vision. Je me suis levé et approché de la barrière, mais comme dans un cauchemar, déjà les deux rames se séparaient. Je restai debout, le regard fixé sur elle. Elle ne lâcha pas mes yeux tant que cela fut possible.
Je l’avais rencontrée. Qui ? Je ne savais pas. Mais j’étais sûr, au plus profond de moi-même, qu’il s’agissait de la jeune femme à la recherche de qui vous m’aviez dit être. Bien sûr, il ne fut plus question pour moi de visiter le plateau du Capucin. Je n’eus plus qu’une hâte, redescendre au plus vite et tenter de la retrouver. J’attendis dans la gare d’altitude, une heure durant laquelle mon désir de lui parler, de respirer son souffle, crût en moi de façon infinie. J’espérais passionnément qu’elle m’attendait en bas, que nous pourrions faire quelques pas dans la ville. L’idée me vint même de l’inviter dans un restaurant russe, oui russe...
Quand la rame s’arrêta enfin au bas de la pente, la salle était vide. Je m’adressai au préposé qui vendait les billets. Oui, une jeune femme était effectivement descendue, elle semblait émue, elle avait hésité quelques instants puis était sortie rapidement.
Je rentrai à pied à l’hôtel, ne déjeunai pas et passai le reste de la journée étendu sur mon lit, hanté par ce visage.

Le soir, je ne vous parlai pas de cette rencontre et m’efforçai d’écourter notre soirée. Vous m’avez demandé si j’étais souffrant. J’ai dit que oui et j’ai regagné ma chambre. J’ai préparé mes bagages et, le lendemain, j’ai quitté l’hôtel sans vous laisser un mot. Cela fait quatre ans, Noam. Quatre ans que je reviens dans cette station, que je fais des efforts pour ne pas croiser votre route et vous devez vous demander ce que je suis devenu après ma brusque disparition. Vous avez raison, Noam, sans doute un jour reparaîtra-t-elle. Notre quête est personnelle et difficilement compréhensible par les autres, si grandes soient les affinités : j’ai le secret espoir de retrouver cette jeune femme. Avant vous.