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 Instant de vie Suspense

Le dessin d'un immeuble 

JHC

JHC

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C’est moi sur la photo. On me reconnaît à peine avec ma barbe de djihadiste et mon jean gris, mais c’est bien moi, à Vegas, pour le championnat de poker. Et la fille avec son bustier en strass et son chapeau rouge, c’est Lynda, ma Dame de Cœur que je tiens par la taille devant l’énorme gâteau aux feux de Bengale ! Elle m’a porté chance et j’ai fini premier. J’ai raflé la mise. Les cartes, ça a toujours été mon truc. Déjà au lycée, mes seules bonnes notes, c’étaient les calculs de probabilités, et mon argent de poche c’étaient le poker et le tarot qui me le donnaient !
Là c’est encore moi. L’été d’avant, à Malaga. Nous passions l’essentiel de notre temps à faire la fête sur le yacht de Ronnie, le roi des Réseaux Virtuels. La photo est prise d’assez loin. Je suis debout, les pieds dans l’eau, en maillot de bain. Beau mec, des pectoraux refaits à neuf au silicone, le ventre plat et le tatouage ethnique sur la cuisse, sûr que c’est moi. Et la brune, c’est Dolores. Elle, elle avait la cote, la naïade ! Une chute de reins et un joufflu faits pour porter le string brésilien. Mais là on ne la voit que de profil. Dommage ! Tous les hommes de la plage la mataient plus ou moins ouvertement avec la bave aux lèvres. Mais c’est avec moi qu’elle était. La seule fois de ma vie où j’ai oublié les cartes trois jours durant ! Mais quelle java !
Celle d’après c’était il y a deux ans, aux sports d’hiver, à Gstaad. Je suis en surcharge pondérale, engoncé dans ma tenue fluo avec des grosses lunettes. Quand on me connait, il n’y a aucun doute. J’ai encore des bajoues et ma bouche n’avait pas été « retouchée » par un artiste chirurgien de génie. Et alors Gina, ça me revient maintenant, quel coup ! Les cartes me souriaient. Je crois que je n’ai pas dormi deux heures de tout le week-end : entre le ski, le champagne à mille euros la bouteille et le Palace avec la vue sur les Alpes suisses à couper le souffle ! Avec l’italienne aussi à la fin j’avais le souffle court... Mais elle n’a pas fait de remarque... Sympa !
Celle-ci a été prise il y a trois ans. Moi j’ai honte, j’ai l’air d’un plouc habillé par les plus grands couturiers grâce à la fortune de sa belle-famille. Cliché pris par un petit matin de juillet, devant le Sun Pearl, la célèbre boîte de nuit des Champs-Elysées. La veille j’avais perdu une blinde à une table de bédouins. Quand je dis une blinde... Un gisement de bauxite en Afrique du sud ! Fallait que je me console. Megan a les yeux un peu vagues et me regarde, l’air d’être follement amoureuse... Ou plutôt excitée... émoustillée serait plus juste. Sacrément bien roulée, et infatigable la môme. L’été à Paris tout est permis ! Je ne savais pas qu’elle était mineure à l’époque. Elle ne me l’a jamais dit. Aujourd’hui les filles sortent du collège faites comme des femmes, habillées comme des putes, et je peux dire qu’elles ont la technique qui va avec ! Elles en connaissent un rayon question sexe ! Forcément, depuis qu’elles font leur éducation avec des films pornos...
Ah, puis celle-là c’était il y a quatre ans : mon enterrement de vie de garçon à Bordeaux. Mes potes ont privatisé un restaurant libanais. Ils sont une trentaine, complètement beurrés, déchirés, débraillés. Mon bide déborde et je n’avais pas encore fait les implants de cheveux pour masquer mon début de calvitie. Moi aussi, j’ai tombé la chemise et je fais la danse du ventre avec une girafe... C’est les grandes cheminées qui tirent le mieux... j’en ris encore ! Je n’ai jamais su son nom, ou je ne m’en souviens plus... C’était mon cadeau. Les copains s’étaient cotisés pour me l’offrir, et rendre cette soirée inoubliable. Des vrais amis. Eux, ils savaient bien qu’après, en épousant l’Aluminium de Lady Widow, je n’allais pas rigoler toutes les nuits... D’ailleurs, la joueuse de basket-ball, c’est la seule de cette série que j’ai eue gratuitement. Toutes les autres, je les ai trouvées sur Internet et je leur ai donné du fric. Ça se comprend, faut bien qu’elles vivent.
Que de bons souvenirs ! J’ai toujours eu beaucoup de chance, et de bons amis... À côté des photos, je pose une image, le dessin d’un immeuble, stylisé avec un graphisme moderne. L’image est violette, avec le chiffre 500 aux quatre coins, répété en très gros en haut à droite. L’Europe ne met plus de portraits sur ses billets de banque. On a des croquis géométriques inspirés de monuments anonymes. Il n’y a plus que les chiffres des valeurs pour les distinguer... Dessus, je pose encore quatre-vingt-dix-neuf fois la même image. Dix liasses de dix billets de 500 euros que je range dans un sac de congélation pour aller les cacher dans la chasse d’eau d’une brasserie parisienne où je n’ai encore jamais mis les pieds, afin que ma femme ne reçoive pas les photos que je viens de regarder.
Ce sont les instructions d’un « ami anonyme » qui me veut du bien... Selon la formule consacrée. De toute façon je n’ai pas le choix dans l’immédiat. Je paie ce qu’on me demande. Je file doux pour gagner du temps, le temps de trouver l’enfant de salaud qui me suit à la trace depuis quatre ans avec son téléobjectif...