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 Suspense Drame

Le dernier instant 

Lgeneste

Lgeneste

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[La détonation] Elle siffle, acérée, froide et mortelle. Il sent le chanvre rêche des liens sur ses poignets. L’humidité ambiante le transperce jusqu’aux os. Une sensation aussi froide qu’une lame, dans ses jambes, le long de sa colonne. Il est transi de froid, il frissonne. Il a peur.

[La détonation] Elle lui déchire les tympans comme une décharge électrique à travers le cerveau. Chaque bruit, chaque son est décuplé : les bottes qui s’enfoncent dans la terre détrempée, les tremblements de son corps, les cliquetis métalliques d’un fusil, l’eau qui perle des feuilles mortes. Il a même l’impression d’entendre les volutes de brouillard de ce petit matin de novembre. Tout cela est si douloureux à entendre que c’est comme si on versait de l’acide dans ses oreilles. Au loin un bourdonnement, des tirs. Si lointains, et pourtant si proches, si réels, si familier.

[La détonation] L’odeur de la poudre se propage immédiatement dans ses narines, l’empêche de respirer, il suffoque, veut cracher, mais sa gorge est sèche et sa mâchoire serrée, verrouillée. Un fugace parfum de forêt lui rappelle son enfance, la cueillette des champignons, les roulades dans la mousse, le bois frais que l’on fend...

[La détonation] Le bandeau qu’il a sur les yeux l’empêche de voir, et pourtant, un véritable spectacle défile. Sa mère d’abord, forte, un peu raide mais souriante. Sa femme et sa fille. C’est donc vrai, chaque homme qui part emporte avec lui l’image de ses femmes ?

Tous ses sens sont en alerte, comme exacerbés maintenant qu’il est là, planté face au néant qui arrive. Cette balle qui fuse, implacablement en direction de son front pour y forer un tunnel rouge. Pas le temps de pleurer, ni de courir – où irait-il ? – juste le temps d’un souffle, à peine, un demi-battement de cil, ou si peu, et c’est la mort. La fin de toute chose. Enfin, sa fin à lui.

Et pourtant, cet instant, cette simple formalité de passage en quelque sorte, s’éternise, s’allonge à n’en plus finir et le ronge. Son esprit est entré sur une scène, longue et étroite. Un tunnel dessiné par la trajectoire de la balle, où tout est ralenti, comme s’il avançait dans une atmosphère épaisse. Le décor, autour, est presque figé. Cela lui rappelle ces vieilles photos où des paysans endimanchés prennent la pose : on a pris soin de disposer la carriole de foin remplie, une large table garnie, prête à accueillir la troupe des travailleurs. Le temps s’est arrêté. Dans ce tunnel, il n’y a que lui, d’abord un peu perdu, puis curieux, impatient. Impatient de quoi ? C’est le même sentiment qu’un spectateur ressent quand le rideau du théâtre se lève. Que va-t-on voir ? La pièce sera-t-elle plaisante ? Les comédiens bons ? Les sensations se percutent, se mélangent, des souvenirs et des images l’embrouillent. Il avance, comme un chien fou, un aveugle cherchant la lumière, et c’est son passé qu’il retrouve. Lentement des éléments s’imbriquent. Sa maison, les bois, l’école, les parties de foot avec les copains. Puis c’est l’adolescence, la voix qui déraille, les filles, l’apprentissage, le travail. Et déjà nous y voilà. L’innommable arrive. La guerre. La mobilisation et ses déchirements. Les classes sommaires, et toute cette jeunesse jetée au combat que l’on pousse comme des pions sur une carte. L’obéissance aveugle aux ordres donnés, par qui ? Pour quoi ? Le sentiment que toute action est vaine l’a à peine effleuré que déjà il se retrouve au pilori. Il s’enlise comme dans la boue des combats qu’il croyait avoir quitté. Il en vient à s’interroger. Quelle farce lui joue-t-on là ? Est-ce un simulacre ? A-t-on vraiment tiré ? La colère le réchauffe un moment, puis de nouveau c’est l’abattement. Il l’a entendu cette détonation. Il l’a senti de tous ses sens. Il va y passer, c’est certain, et pourtant... le doute s’installe. L’arme était peut-être chargée à blanc ? On lui a raconté que de toute façon, certains mourraient avant même d’être touché. Mais dans ce laps de temps qui sépare le tir de l’impact, c’est tout l’inverse qu’il ressent ! Il est bien plus vivant que lorsqu’on l’a amené à son exécution. Quand était-ce déjà ?... S’il avait compté, il en serait à plus de mille ! Le voilà enfermé entre les deux battements de la trotteuse de sa montre. Prisonnier du temps et de son esprit, il attend cette balle comme la clef qui viendra le libérer. Il s’abandonne dans une tentative vaine de s’offrir à elle. Existe-t-elle seulement ? Poursuit-il une chimère ?

Puis soudain, tout s’accélère. Les parois du tunnel se dissipent, ses pieds reprennent corps sur la terre, la corde sur ses poignets, le bandeau devant ses yeux, les odeurs, les bruits...

[La détonation] Cette fois elle arrive cette fichue balle qui a perdu son chemin, oublié sa vitesse.

[La détonation] Elle est toute proche, il peut presque sentir la légère onde qui la précède.

[La détonation] Il sent son souffle sur son front qui balaie ses cheveux.

[La détonation]