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Dans le ventre de ma mère, nous étions deux.
Deux petites filles identiques.
Nous devions naître peu après l’arrivée du printemps.
Mais une nuit de février, nous avons devancé l’appel. Ce fut une très mauvaise idée. Sandra, ma sœur jumelle, avait replié ses ailes, à tout jamais.
Cette pareille à moi, j’en gardais l’odeur sur mon enveloppe de peau.
Je lui en voulais de ne pas être présente à mes anniversaires, car je savais combien serait triste le sourire de ma mère. Je m’agitais, chantais fort, parlais beaucoup, courais de tous côtés. Inconsciemment, je m’efforçais de remplir l’espace, de faire croire à plus de moi pour annuler ce manque d’elle.
Puis, un jour, je décidai de retrouver Sandra et de l’apprivoiser. Ce fut facile. Il me suffisait de vivre pour qu’elle existe.
Elle devint ma complice, ma confidente, mon double, mon essentiel, l’unique personne sachant être à la fois elle et moi.
Face au miroir qui me renvoyait son image, je dialoguais et mettais en scène une vie imaginaire très secrète, qui rythmait cet univers si particulier n’appartenant qu’à nous deux.
Ma famille s’inquiétait et trouvait que j’étais une enfant trop solitaire.
Elle ignorait que Sandra ne me quittait jamais.
Comment aurait-elle pu comprendre combien était parfaite et fascinante cette dualité que rien ne pouvait entraver ! Comment aurait-elle pu deviner qu’avec Sandra, je découvrais le vrai sens du mot : « Liberté ! »
Nos meilleurs moments nous les passions cachées au cœur des branches du grand chêne, qui clôturait le bas du jardin, juste au-dessus du vallon.
Je vénérais cet arbre immense qui avait traversé bien des époques et savait nous accueillir pour nous protéger des fadeurs du quotidien et de l’agitation du monde.
Avec ses racines plongeant dans la terre, et ses longs bras tendus vers le ciel, ce géant possédait certainement de multiples pouvoirs, et devait connaître force mystères.
Au sommet du chêne, une branche se tordait comme si elle voulait crocheter une parcelle de l’infini. Elle me fascinait d’autant plus que je n’avais jamais réussi à l’atteindre !
Sandra ne cessait de m’encourager et de répéter : « C’est toi la meilleure, grimpe, tu peux y arriver, d’ailleurs j’y suis déjà et je t’attends petite sœur, n’oublie jamais notre devise : Ensemble toujours ! »
Impossible de décevoir Sandra. Rien n’était plus important que d’exaucer ses désirs.
Une fois ma décision prise, je restai un long moment à rêvasser au pied de l’arbre.
J’attendais un signe du destin. Il vint sous la forme d’un gland qui chuta juste sur ma chaussure.
Alors, sans me presser, je me mis à grimper de plus en plus haut. Je savais que la branche était prête à m’accueillir.
Un dernier effort, et je pus enfin l’enlacer.
Quelque chose d’intensément jubilatoire prit possession de tout mon être.
Grâce à Sandra, je voyais enfin s’arrêter le temps !
C’est à peine si j’entendis ce soudain craquement qui troua l’air.
Je venais de m’envoler avec ma sœur jumelle.