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 Drame Famille

Le ballon écarlate 

Potivi33

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Julie entre dans l'ascenseur, les portes se ferment.

Il est 19 heures et elle quitte son travail. Elle a hâte de retrouver Christian et leurs enfants, Alice et Léo. Elle actionne le bouton qui mène au rez-de-chaussée. Les portes se ferment, l'ascenseur démarre.
Il arrive à destination mais continue à descendre en grinçant. Julie s'assied dans un coin de l'habitacle, terrorisée. L'appareil s'arrête enfin dans un bruit sourd.

Julie sort de l'ascenseur. Elle a peur et froid.
Elle reconnait une porte entrouverte, celle de l'appartement de son enfance.
Une voix retentit soudain:
— Julie, à table ! Rentre vite, il est tard, tu n'as que 10 ans bon sang !

Julie s' exécute. Elle reconnait l'appartement, son odeur, ses couleurs, elle sait que le lit de son petit frère grince, elle sait que la robe préférée de sa mère est une robe fleurie.
Elle rejoint sa famille à table et jette un œil sur le calendrier scotché au mur : 15 décembre 1984. Julie est blême désormais, elle se force à grignoter.
Elle ne parle pas, les souvenirs affluent soudain. Elle est repartie 30 ans en arrière, ses parents sont en vie et son frère se moque gentiment d'elle.

Elle connait la suite de l'histoire. Elle sait qu'il va mourir demain et que sa mère ne s' en remettra jamais. Elle sait que son père va partir loin pour tenter d'échapper à sa peine et à la folie. Elle se souvient de tout, du bruit de la voiture qui freine, du craquement des os de son frère et du hurlement de sa mère. La porte du petit Jean va se fermer définitivement et sa mère ne portera plus sa jolie robe à fleurs. Elle regarde son petit frère, il aura six ans à jamais...

Il a un doudou préféré, un vrai doudou, de ceux qu'on trimbalent partout, un doudou plein de poussière et de morve, un doudou qui sent le bébé et le lait caillé. Jean sera enterré avec son doudou, dans un petit cercueil en bois blanc.
Il va dormir une dernière fois dans son petit lit cette nuit. Papa va le gronder pour un bonbon volé et s'en voudra toute sa vie.

Julie finit son repas avec difficulté. Elle observe ses parents, jeunes et beaux. Jean chantonne et part préparer son cartable pour le lendemain. Elle devine qu'elle a une mission.

Demain, à 17 heures, il faut qu'elle empêche Jean de traverser pour rattraper son ballon rouge. Il faut qu'il vive, que sa famille demeure soudée et heureuse !
Puis qu'elle arrive à retourner chez elle, que ce foutu ascenseur la remmène en 2014 et qu'on n'en parle plus ! Julie prie maintenant, Dieu ou le diable, elle ne sait pas.
Il est tard désormais, elle embrasse sa mère, la sniffe, se frotte comme un chiot, hume son parfum oublié, s'en enivre presque.
Tu m'as manqué mamounette, tu es partie avec Jean, tu est morte toi aussi le 16 décembre 1984. Pourtant, j'étais encore là moi, j'avais besoin de toi, tu sais. Et papa aussi, qui a sombré comme un vieux gréement. Maman, j'avais oublié ta peau si douce, ta voix fredonnant Barbara, ton sourire et ta jolie robe. Tu vas partir demain, embrasse moi maman...
Sa mère la repousse doucement : « File au dodo, petit pot de colle, dors bien ! »

Julie part à regret. Elle embrasse son père, indifférent à tout, même au petit Jean qui veut un câlin. Tout à l'heure, il se fâchera contre lui. Si tu savais papa, ce n'est rien un bonbon volé, bientôt, c'est de l'alcool que tu chiperas dans les supermarchés. Papa mon roc, papa costaud, papa si fort en gueule, papa indestructible, tu vas t'effondrer comme un fétu de paille...

Le lendemain matin, elle part à l'école avec son frère. Ils marchent main dans la main, Jean a voulu prendre son ballon. Julie sait que tout se jouera à la sortie des classes. Elle y pense toute la journée, n'arrive ni à se concentrer ni à penser à autre chose qu'à ce fichu ballon. Elle ne quitte pas l'horloge des yeux.
A 16h45, elle est prête à partir. Il ne faut pas que Jean sorte avant elle !
Mais la maîtresse l'interpelle :
— Tu as l'air bien pressée de partir, je suggère donc que tu nettoies le tableau !

Julie la regarde, effarée.
La sonnerie retentit, il est 16h55, elle se rue sur le tableau qu'elle essuie à toute vitesse, indifférente à la craie qui envahit sa bouche et son nez.

Puis elle court vers le bord de la route, son frère l'attend en lançant son ballon. Une 4L débarque soudain, le ballon échappe des mains de Jean qui court vers la route. Julie le pousse et se rue vers le jouet. La voiture freine mais le choc est terrible. La fillette est à terre devant son frère en pleurs. On devine à peine le ballon rouge serré entre ses mains ensanglantées.

Les secours arrivent vite, le diagnostic est réservé. Après trois mois de coma, Julie commence la rééducation.
Sa famille vient la voir tous les jours. Julie aura un joli fauteuil roulant pour ses 11 ans.
Ses parents ne peuvent la reprendre, leur logement n'est pas adapté à son handicap. Julie est donc placée dans une structure médicalisée, loin de chez elle.
Demain, elle sera transférée à l'étage supérieur, dans un secteur adapté aux tétraplégiques.
L'infirmière qui l'accompagne ne lui parle pas, ce n'est qu'un légume après tout !
Elle râle quand l'ascenseur refuse de démarrer et va chercher un collègue. Mais l'appareil se met soudain à monter, de plus en plus vite.

Julie est oppressée désormais. La bave coule sur son menton.
Quand les portes s' ouvrent, des voix s'élèvent. Tous les pensionnaires sont là pour ses 40 ans et chantent.
Elle aperçoit Christian, l'infirmier. C'est un bel homme, marié à une belle femme. Ils ont deux enfants, Alice et Léo.
Julie cherche sa famille du regard. Personne. Sa mère joue au bridge, son frère Jean est un chef d'entreprise débordé. Quant à son père, il est mort il y a 20 ans d'une cirrhose du foie.

Julie a fait un drôle de rêve cette nuit. Un instant, elle s' est crue vivante, pour de vrai, avec une famille, un travail... Elle ne s'en souvient plus très bien, elle était heureuse, simplement. Mais c'était quoi ce qui la faisait tant frissonner ?

Elle a oublié ce qu'était l'amour. Pourtant, son cœur bat toujours...