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 Instant de vie Famille Humour

La triste histoire du loup qui a perdu toutes ses dents d'un coup 

Mone

Mone

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— Dis, Papy Loup, pourquoi tu n’as plus de dents ?
— Ça, c’est une bien triste histoire !
— Raconte, Papy Loup, raconte-nous ton histoire bien triste.
— Apprenez, mes p’tits loups, qu’il ne faut jamais se fier aux apparences, comme l’a dit La Fontaine dans une de ses fables... enfin, je crois. Mais pour que vous compreniez bien cette morale, il faut d’abord que je revienne trois cents ans en arrière.
— Papy Loup, tu étais déjà né ?
— Moi, non, mais mon arrière-arrière-arrière, etc. grand-père, lui, était bien vivant, et célèbre, croyez-moi ! À tel point qu’un écrivain de l’époque a écrit sa biographie, comme cela se fait de nos jours pour les chanteurs, les acteurs, ou les hommes politiques. Bref, c’est vous dire combien il était connu dans toute la France. Charles Perrault, il s’appelait, l’écrivain. Et le chapitre du livre le plus connu des enfants est celui du Petit Chaperon Rouge qui...
— Mais Papy Loup, on la connaît par cœur cette histoire ! Tu nous l’as déjà racontée au moins deux mille trois cent quatre fois !
— Vous êtes sûrs ? Je vous ai raconté la bonne, au moins ? Pas celle qui dit que la gamine et sa grand-mère ont été sauvées par un chasseur qui passait par là et qui a tué le Loup, hein ? Parce ça, c’est une invention d’un certain M. Grimm, qui n’était même pas là quand ça s’est passé, alors, moi, je vous le dis, ce monsieur est un malhonnête et un imposteur qui a transformé la vérité rien que pour faire son malin. Parce que la grand-mère, mon arrière-arrière-arrière, etc. grand-père, il n’en a fait qu’une bouchée... Bon, là, j’exagère quand même un peu. Il a bien dû prendre son temps pour la déguster. Parce qu’il l’avait bien méritée, sa récompense, il avait rusé pour l’avoir. Mais vous dites que vous la connaissez déjà cette histoire, et...
— Papy Loup, tu t’égares dans la forêt là, et nous, on attend toujours ta bien triste histoire.
— J’y viens, j’y viens. Un jour de pluie, je faisais des rangements dans ma tanière, et voilà que je tombe sur un livre tout fripé tellement il a été lu, vous devinez lequel... et une idée me passe alors par la tête. J’en ai assez de manger des agneaux, des biquets et des petits cochons grassouillets, que je me dis. Si j’essayais une grand-mère, pour varier un peu mon menu ? Mais pas une grand-mère comme celle du Chaperon Rouge, couchée dans son lit, malade, et peut-être déjà à moitié avariée. Non, moi j’en veux une en pleine forme, sportive. Une grand-mère bio, quoi. Parce qu’on n’est jamais trop prudents avec la nourriture, croyez-moi.
— Et comment tu as fait, Papy Loup ? Tu as trouvé un autre petit Chaperon Rouge ? Et tu l’as suivi ?
— Vous en connaissez beaucoup, vous, des chaperons rouges ? Les gamines, de nos jours, c’est jeans troués et smartphones vissés à l’oreille, et elles ont autre chose à faire qu’à porter des croissants à leur grand-mère ! Non, moi, la grand-mère, je n’ai pas eu à la chercher longtemps ! Elle faisait son footing nordique dans la forêt. Des grandes enjambées, et que je te pousse sur les bâtons pour avancer plus vite, parce qu'elle voulait « perdre au moins trois kilos ». Ça, c’est ce que je l’ai entendu dire à la copine qui l’accompagnait. Pas intéressante, la copine, toute maigre, rien que la peau sur les os. Mais l’autre ! Toute ronde devant, toute ronde derrière, dodue comme une volaille de Bresse ! Ah ! Mes p’tits loups, j’en salivais d’avance ! Alors, je n’ai pas hésité, j’ai pris mon élan et...
— Et tu l’as dévorée toute crue ?
— Hélas, emporté par mon enthousiasme, j’ai sauté un peu trop haut. Je croyais enfoncer ma mâchoire dans le gras de sa cuisse dodue et... mes dents ont cogné violemment contre de la ferraille ! Je ne sais pas qui de nous deux a hurlé le plus fort ! La grand-mère, avec son morceau de peau arrachée, ou votre Papy Loup qui venait de perdre toutes ses dents d’un coup d’un seul ! Mais est-ce que je pouvais deviner, moi, qu’on lui avait remplacé l’os de sa hanche par un morceau de ferraille ? Une prothèse, ça s’appelle. La honte, mes p’tits loups, la honte m’a fait filer sans demander mon reste, la queue entre les jambes, en crachant mes dents. Pauvre loup maintenant sans dents ! Mais le plus triste dans mon histoire triste, vous savez ce que c’est ?
— Tu devras toujours manger de la soupe ?...
— Tu devras mettre un dentier ?...
— Pire que ça ! Le plus triste, c’est que jamais, jamais personne n’écrira la biographie de votre Papy Loup ! Pas une seule page...