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Je roule sur l’autoroute. Le paysage est en feu, un désert de chaleur. Rien ne me semble familier dans ce décor d’apocalypse. Si j’étais normal, je me demanderais ce que je fais ici, au volant d’une voiture d’un autre temps. Seulement, j’ai oublié la norme. Je ne me souviens de rien, ni du pourquoi, ni du comment. Étrangement, une musique passe en boucle dans ma tête. On dirait une chanson de rock métallique, le genre en vogue au début des années quatre-vingt. Voilà enfin un souvenir ; il me rappelle cette mélodie où un chanteur australien parlait d’autoroute de l’enfer, de terre promise et de voyage sans retour. Je n’aimais pas ce genre, à l’époque. Il était l’apanage des boutonneux à cheveux longs, des pauvres ratés sans personnalité, des rebelles à deux sous. Je ne voulais tout simplement pas reconnaître que j’étais comme eux, peut-être un peu moins acnéique, juste un adolescent en construction, prêt pour la rébellion sans cause où des James Dean d’opérette tentaient de séduire des Natalie Wood de banlieue.

« Vivre facilement, vivre libre
Une place saisonnière pour un voyage sans retour
Ne demandant rien, laisse moi vivre
Tout prendre sur mon passage »

Ces paroles me hantent désormais. Le désert brule de plus en plus fort. Le ciel est clair, le soleil haut. Je ne sais pas où je suis, aucun panneau n’indique de destination. Ce pourrait être l’Utah ou le sud de l’Andalousie. Je ne cherche pas à rassembler d’éventuelles bribes de mémoire disparue. Il n’y a pas de retour, dit la chanson. Tout semble aller dans ce sens. La route est sans fin, la terre s’affiche rouge et aride, l’air est en feu et je suis le seul être vivant à des kilomètres. Mon carrosse ressemble à une vieille américaine des années soixante, le symbole préféré des rockers fatigués et des cinéphiles nostalgiques. Je déteste ça.

« Plus de panneaux stop, de limitation de vitesse
Personne ne va me ralentir
Comme une roue qui va tourner
Personne ne va m'en empêcher »

Quand je pense que l’auteur de ces paroles est mort à trente quatre ans d’un excès d’alcool, je me dis qu’il savait bien où le menait sa vie facile et libre. D’autres ont choisi une existence moins chaotique, à ménager la chèvre et le chou, à respecter des règles non écrites, dans une société policée par les bonnes intentions de millions de consommateurs aveuglés. Je ne sais pas si j’en faisais partie, d’ailleurs. Et je ne veux surtout pas le savoir, maintenant. Cette autoroute étendue au milieu de nulle part, ce décorum apocalyptique, cette musique lourde et répétitive, ces symboles de liberté et de facilité m’attirent sans raison.

« Je n'ai pas besoin de raisons, pas besoin de rime
Il n'y a rien que je préfère faire
M'enfoncer pour un moment
Mes amis seront aussi là-bas »

Mes amis seront tout sauf là-bas. C’est bien la différence entre une chanson de rock et la réalité. Dans la vraie vie, vos amis ne sont jamais là où vous espérez. S’il y a une chose que je n’ai pas oublié, c’est celle-ci, une sorte de vérité avant-dernière. Ce n’est pas mon souvenir préféré, je l’avoue, mais c’est du passé. J’oublie ces paroles, ne retient que la fin des panneaux stop et des limitations de vitesse, la liberté, la facilité. J’appuie sur l’accélérateur, regarde le ciel en feu et commence à chanter à mon tour.