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Mome

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Louise a été flattée et un peu inquiète aussi quand Nelly est venue l’inviter à rejoindre le groupe des Heures d’Amitié. C’est un groupe d’entraide organisé par les dames oisives mais bonnes chrétiennes du village. Il s’agit de soulager les mères de famille nombreuse, débordées par les tâches domestiques. Réunions chez Madame de Récombe, deux après-midi par semaine : deux après-midi à repasser, raccommoder le linge des autres, suivies d’un thé en toute amitié. Louise, le thé, elle n’en connaît même pas la couleur et puis deux après-midi à travailler pour les autres quand le même travail l’attend à la maison, tout de même, ce n’est pas rien ! Pourtant, elle a accepté sans peser la charge que ces réunions allaient lui coûter : on ne fait pas la fine bouche quand on vous propose de rejoindre ces dames.

Nelly et Louise, il y a longtemps qu’elles sont amies, malgré leur différence de milieu. Elles se sont connues chez les religieuses de l’Assomption. Le père de Nelly, pharmacien et fils de pharmacien, ne fréquentait pas le même monde que celui de Louise, le menuisier du village. Cependant au pensionnat, les deux jeunes filles avaient très vite sympathisé et Nelly apprécie toujours les conseils et la compagnie de Louise. C’est grâce à cette amitié, Louise le sait, qu’elle a été choisie.
Nelly a précisé : « Tes filles, Marine et Claire, pourront nous rejoindre à la sortie de l’école. »
Elle dit toujours: « Marine », même si le prénom de la petite est « Marinette », elle considère que c’est plus mignon.

Mignon ! Ça c’est un mot de Nelly. Parce que Nelly a une façon de parler qui lui est particulière et que Louise, malgré elle, admire sans oser l’imiter. Nelly cherche toujours à exprimer ses sentiments, ses opinions, à les poser devant elle comme des choses, pour mieux les observer, les dépeindre. C’est bien simple, les mots de Nelly, pour Louise, c’est aussi rutilant que la boîte à ouvrages de sa belle-mère. C’est rempli de rubans de satin, de dentelles, de croquet brillant, de gros grain noir et blanc, de guipures et autres parements ; ça foisonne de bobineaux de soie multicolores, de boutons précieux, d’épingles à têtes dorées, de petits ciseaux d’argent. Et Louise écoute son amie qui fouine parmi ses trésors, trouve un joli mot, l’installe à côté d’un autre, poursuit son exploration, en revient la bouche pleine. Et chaque fois, elle est fascinée par cette profusion précieuse ; elle est tentée elle aussi de puiser dans la boîte magique des mots : elle n’essaie même pas. C’est trop tard pour elle, se dit-elle.

Pourtant, tous ces mots, Louise les connaît elle aussi, elle les comprend ; il faut dire qu’elle adore lire et que les romans lui offrent en abondance ces bataillons puissants, mais justement, elle, elle doit se contenter de les côtoyer sur le papier. Ses mots à elle sont récurés comme la pierre à eau de son évier ; ils sont bien alignés par catégorie, comme le linge dans ses armoires : des mots quotidiens, bien repassés, toujours utiles... Mais la fantaisie exubérante, la douceur futile, l’écho insolite que Nelly sait si bien pratiquer, lui resteront toujours un domaine interdit.

Alors Louise se dit que c’est l’absence de sa mère qui en est la cause. Elle ne peut s’empêcher de penser que si sa mère avait veillé à son éducation, elle aurait su lui apprendre à fréquenter ce langage léger qui vous monte à la tête comme un petit vin de groseilles ; elle aurait guidé sa fille dans les dédales du dire, au lieu que, s’étant laissée mourir, sa mère l’avait privée de la parole et son éducation confiée à sa grand-mère avait été cette suite de jours tristes où on lui répétait, comme à sa petite sœur, qu’il fallait se contenter de ce qu’on a, qu’il fallait respecter le travail bien fait, ne pas faire de peine à ceux qui vous élèvent... Quelques bons principes, assénés sans discussion, quelques bonnes taloches pour faire entrer le tout et que chacun se prenne en charge.

Louise n’en veut pas à sa grand-mère, la pauvre femme a fait ce qu’elle a pu pour consoler les deux petites orphelines et elle s’est montrée avec elles, comme la vie le lui avait appris : dure, sans perdre de temps à gémir sur leur malheur. Tandis que si sa mère avait bien voulu continuer à vivre après la mort de Gabriel, si elle avait su poser le regard sur ses filles et leur amour, au lieu de se laisser dépérir sans les voir, elle leur aurait ouvert tous ces jardins de lumière qui changent la vie, elle les aurait familiarisées avec les belles choses, les beaux sentiments et tout aurait été naturel.

Au lieu de ça, Louise n’a découvert qu’après quinze ans, au pensionnat, que la vie n’était pas seulement cet espace carré et morne qu’on lui avait fait habiter ; qu’au contraire, on pouvait y apporter toutes sortes de petites touches magiques ; elle avait découvert la musique, la littérature, l’élégance... Mais, c’était déjà trop tard. Les habits de fête, chez elle, c’est le dimanche qu’on les portait, un point, c’est tout.

Et c’est encore ce qu’elle se dit aujourd’hui : elle possède le même trésor que son amie mais il reste dans sa tête. Elle n’ose pas s’en servir... Et les gestes qu’elle fait sont ceux de la maison d’autrefois et les mots qu’elle dit sont ceux qu’elle entendait autour de la table familiale. Mais quand le soir est tombé, que tout est en ordre chez elle et que les enfants dorment, Louise prend son cahier bleu, caché sous le grand livre de comptes et lentement, elle recompose les conversations du jour et les mots qu’elle n’a pas pu dire, elle les écrit. Et ses répliques scintillent, s’émancipent, s’envolent. Louise coudoie les jolis mots, les dessine avec volupté sur la page quadrillée du cahier, les roule en bouche longtemps dans le silence ébréché par la grande pendule, puis les dépose dans un beau geste délié de la main ; elle habille les heures du jour de breloques, de soie. Ca rutile et ça sonne dans sa tête... C’est la relève du soir.