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 Drame Romance

La place Saint-Marc 

Sergueï

Sergueï

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Le vieux monsieur sortit de l’ascenseur et son bouquet de roses à la main, et pénétra sur le palier d’un pas hésitant. Un peu vouté, le regard hésitant, il parcourut lentement le corridor. Son costume de bonne coupe semblait avoir un certain âge mais les gants, la chemise au col impeccable et la cravate de bon goût lui donnaient une allure presque élégante. Arrivé à la porte, il reprit son souffle, se redressa et un sourire apparut sur ses lèvres. Il franchit, presque fringant, le petit couloir où donnaient les portes des toilettes et de la salle d’eau et arriva dans la chambre. Du regard, il chercha l’escabeau ; rassuré, il le vit, posé à sa place habituelle, contre le radiateur, sous la fenêtre basse. Il posa le bouquet sur la table. La vieille dame était comme toujours assise dans le fauteuil de skaï. En l’embrassant sur la joue, il dit d’un ton enjoué « Bonjour, ma chérie ! tu as l’air en forme aujourd’hui.»
La vieille dame leva un instant les yeux mais ne répondit pas. Le dos raide contre le fauteuil, les mains posées à plat sur les genoux, elle ne semblait pourtant pas hostile, mais plutôt absente. Par la fenêtre, on voyait au loin la Tour de l’Horloge, le clocher de l’église et quelques toits gris sous le ciel plombé de Novembre.
Il s’assit en face d’elle sur la chaise cannée et se mit à enchaîner les questions, sans jamais attendre qu’elle y répondît.
— Alors, dis-moi, qu’as-tu fait ce matin ? Tu as bien déjeuné ? Tu as fait ta toilette ? Mais ! il me semble que tu t’es maquillée ! Mais oui ! du rose aux joues et du rouge à lèvres. Et tu as mis tes bijoux : le collier de perles et les boucles d’oreilles en or. Et pour qui, s’il vous plaît, Madame, cette entreprise de séduction ? Si c’est pour moi, ce n’était pas la peine : tu sais bien qu’à mes yeux tu es toujours la plus belle. Je dois dire pourtant que, ce matin, tu es encore plus jolie que de coutume. Et en plus – je ne l’avais pas vu – tu as mis ta robe bleue, celle que je préfère, et tes petits souliers vernis.
Elle ne disait toujours pas un mot malgré la rafale de questions, qui, il est vrai, n’appelaient pas vraiment de réponses.
On frappa à la porte.
— Entrez, dit-il et l’infirmière arriva de son pas décidé et conquérant.
— Ah ! vous êtes là, Monsieur...
— Oui, je viens d’arriver. Comment va-t-elle aujourd’hui ? Est-ce qu’elle a passé une bonne nuit ?
— Oh ! comme d’habitude : elle a commencé à crier vers minuit, et l’infirmière de garde a dû lui donner un calmant. Ensuite elle s’est endormie pour se réveiller vers six heures. Elle a déjeuné au lit puis l’aide-soignante l’a fait lever... et voilà, conclut-elle en ouvrant les mains en signe d’impuissance.
Il la remercia pour tout ce qu’elle faisait pour sa femme et lui tendit le bouquet.
— Offrez-les plutôt à votre épouse, dit-elle.
— Elles sont pour vous. Elle... je crois qu’elle ne les a même pas vues.
L’infirmière hocha la tête et prit le bouquet ; quand elle fut sortie, il put reprendre son monologue.
— Dans cette robe, tu me rappelles notre voyage de noces en Italie. Tu avais un ensemble de la même couleur, bleue comme tes yeux. Tu te souviens de ce séjour ? Le douanier qui avait voulu fouiller la Dauphine de fond en comble ? Et ce petit hôtel à côté de Venise où nous avons fait les fous ? Et ce gondolier gominé qui roucoulait des barcaroles sirupeuses en te faisant les yeux doux ? J’ai failli le boxer mais, au fond, je le comprenais, tu sais ; tu étais si gracieuse, si jolie, et si souriante. Et les pigeons de la Place Saint-Marc qui nous empêchaient presque de marcher ? Et le Vésuve, tu te souviens ? Ce jour-là, il grondait de colère et tu faisais semblant d’avoir peur pour te blottir dans mes bras. Et la Fontaine de Trevie, où nous avons jeté nos dernières pièces en demandant le bonheur éternel que nous avons d’ailleurs obtenu. C’est bien loin tout cela, mais... mais si on s’en allait maintenant tous les deux ? Si nous partions comme alors, main dans la main pour un long et merveilleux voyage, vers un pays où il fait toujours beau ? Un pays de soleil où personne n’est ni vieux ni malade ? un pays où nous recommencerions tout ? Rien que toi et moi... Regarde, j’ai tout préparé.
Et, tout en parlant, il déploya l’escabeau et le posa contre le radiateur. Puis il ouvrit les deux battants de la fenêtre basse.
Il revint vers la vieille dame et, la prenant par la main, la tira de son fauteuil.
— Prends mon bras, comme à Venise, dit-il et lentement, posément, la conduisit au pied de l’escabeau. Accroche-toi bien à mon bras ; il y a quatre marches.
A chaque degré, comme un guide, il présentait fièrement le paysage.
— Oh, regarde ! la route du Muy. Et maintenant, le rocher de Roquebrune. Encore un petit effort et on verra la mer. Tiens ! la voilà ! Avec des jumelles, on apercevrait peut-être les bateaux dans la rade.
A grand peine, ils arrivèrent enfin au rebord de la fenêtre.
— Mon Dieu ! dit-il, que tout ici est gris et triste ! Si on partait tous les deux pour Venise, maintenant, tout de suite ? Qu’en dis-tu, mon amour, mon pauvre ange ?
La vieille dame lui prit la main, leva les yeux vers lui et, avec un sourire, elle dit simplement « Viens. »

Et, comme les pigeons de la Place Saint-Marc, avec grâce, avec légèreté, avec tendresse, avec amour,
en cette fin de Novembre, grise et brumeuse,
ils s’envolèrent.