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 Instant de vie Romance

La dernière danse 

Sylvie Loy

Sylvie Loy

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Ce qui se vend le plus dans la boutique, ce sont les chaussures. Logique pour un magasin de chaussures. Pourtant, parfois, on nous demande des chaussons. Comme cette petite dame âgée qui couve du regard un homme assis, presque inanimé, les yeux dans le vide.
Parce que j'aime les gens, c'est moi qu'on envoie les servir :
— Alors madame et monsieur, puis-je vous aider ?
— Oui, jeune fille. Mon mari et moi sommes à la recherche de pantoufles idéales. Qui ne glissent pas.
— Je dois pouvoir trouver votre bonheur !
C'est ainsi que d'essayages de charentaises en chaussons, la vieille dame me confie sa vie comme un secret. Ces deux-là se sont connus au bal du 14 juillet il y a longtemps, me raconte-t-elle avec pudeur en taisant les années écoulées. Par respect, j'ai décidé, malgré l'afflux de clients dans la boutique à cette époque-là de l'année, de prendre mon temps et de passer chaque chausson au pied du vieux monsieur avec une lenteur exagérée.
— Nous n'avions pas bu mais nous avons dansé jusqu'au bout de la nuit. Le 16 août de cette même année, il me demandait en mariage. Au village, les gens ont cancané, vous n'imaginez même pas, me souffle-t-elle avec un petit sourire coquin.
Je lui rends son sourire. Ce n'est pas moi qui la jugerai d'avoir goûté la vie avant une union officielle.
— Notre fils est né un peu après...
A ce moment-là, ses yeux se voilent. Elle les essuie furtivement avec la manche de son manteau comme une petite fille. Elle se saisit de la main de son mari et tout en la caressant, continue :
— Nous avons eu une belle vie... Après Noël, nous avons rendez-vous avec un neurologue. J'espère qu'il pourra me le réveiller de son Alzheimer. Et que nous pourrons danser de nouveau comme avant...
Face à une telle confidence, mes gestes restent en suspens. Je pense en silence. Machinalement, j'emballe la paire de chaussons que nous avons choisi ensemble. Je chausse le vieux monsieur de ses chaussures. Nous allons passer à la caisse, mais avant, je veux lui montrer un vieux modèle :
— Voyez la finition. Typique d'une chaussure de danse. Ce sont des souliers italiens de cuir souple et si légers à porter que vous avez l'impression de glisser à chaque pas ! Je vous les mets de côté. Passez les chercher quand votre cavalier se réveillera. C'est un cadeau de la maison.
Les fêtes de fin d'année sont derrière nous. A la boutique, désormais, nous préparons les soldes d'hiver.
A ce jour, la vieille dame n'est toujours pas passée.