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Dani poussa enfin la porte d'une des toilettes pour hommes de la station-service. On était en pleine transhumance du mois d'août et un flot ininterrompu d’automobilistes se pressaient pour venir soulager leur vessie. Les parois en contre-plaqué des toilettes ne descendaient pas jusqu'au sol, ce qui laissait peu d’intimité. Et comme tous les petits garçons de 9 ans, Dani était très curieux.
Aussi, lorsque son voisin commença à déballer un, deux, trois puis quatre téléphones portables de son sac de sport, l’enfant ne put s’empêcher de pencher le plus possible sa tête entre ses genoux pour tenter d’apercevoir ce qui se passait dans les toilettes de droite.
L’un des appareils posés au sol l’attira tout particulièrement. C’était exactement le même modèle que celui de son papa. Il le lui avait prêté alors qu’ils faisaient la queue à l’entrée des toilettes et Dani s’était arrangé pour le conserver avec lui. Le smartphone avait légèrement glissé sous la planche de contre-plaqué et Dani pouvait clairement voir son écran. Son pouls accéléra : l’inconnu avait installé le tout dernier jeu à la mode que le garçon réclamait à son père depuis des semaines.
L’enfant se dit que son père ne ferait pas la différence et échangea rapidement les deux téléphones. Le feu aux joues, le cœur battant la chamade, il bondit sur ses pieds, referma rapidement son short et sortit à toute allure des toilettes sans même prendre le temps de tirer la chasse. Son père était en train de se laver les mains et il se dépêcha de faire de même.

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Mokhtar sortit trois minutes derrière Dani et son père. Il consulta la montre étanche serrée à son poignet. Il était encore dans les temps. Son lourd sac de sport sur l’épaule, il se faufila calmement entre les touristes qui se bousculaient dans la station-service. Ces porcs étaient prêts à acheter n’importe quoi, sans se soucier des saletés qu’ils faisaient ingurgiter à leurs organismes d’européens avachis. Cette station était un bon symbole de la décadence de cette culture capitaliste perverse. Encore deux heures de route et il serait enfin à Paris. Il pourrait alors rejoindre son contact et laisser sa voiture piégée aux abords de la gare choisie comme cible.
Arrivé devant la vieille Mercedes volée le matin même dans le port de Marseille, il jeta un coup d’œil rapide autour de lui avant d'ouvrir le coffre de la berline. Il ne tenait pas à ce que l’on voie les bouteilles de gaz bardées d’explosifs qui occupaient tout l’espace de rangement. Il posa avec douceur et précision le sac de sport contenant les détonateurs qu’il venait de vérifier dans les toilettes. De vrais petits bijoux de précision, fabriqués à partir de téléphones portables volés un peu partout. La bombe pouvait ainsi être déclenchée à distance en toute sécurité. Une vraie merveille...

Mokhtar referma doucement le coffre et s’installa au poste de conduite. Quelques secondes plus tard, il roulait vers la sortie de la station-service, juste devant un break de couleur beige qui venait de démarrer à son tour. Lorsque son père doubla la voiture de Mokhtar, Dani reconnut son voisin des toilettes et ne put s’empêcher de croiser son regard tandis que leur véhicule le doublait. Mokhtar dévisagea longuement l’enfant et sentit immédiatement que quelque chose d’anormal était arrivé. Pourquoi cet enfant le regardait-il ainsi, avec un air aussi coupable ? Il accéléra pour tenter de rattraper le break beige mais sa vieille Mercedes n’avait pas autant de puissance et il se fit rapidement distancer.

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A l’arrière du break, Dani osa enfin sortir le téléphone portable de sa poche. Il l’avait caché durant tout le temps où son père l’avait ramené vers la voiture et avait patiemment attendu que sa mère revienne des toilettes à son tour (chez les dames, c’est toujours beaucoup plus long).
Dani fit glisser son petit doigt d’enfant sur l’écran tactile qui s’alluma, révélant un clavier virtuel. L’appareil demandait un code d’accès. Dani fit glisser ses doigts un peu dans tous les sens, essayant de trouver au hasard la bonne combinaison de chiffres. Il avait peur que l’inconnu qui les suivait dans sa vieille voiture ne les rattrape et découvre son téléphone. Mais en même temps, il avait une terrible envie de tester enfin ce jeu.
Dani trouva enfin la bonne séquence et déverrouilla l’écran. Une série de pictos apparurent, chacun donnant accès à une application. Dani appuya sans hésiter sur le petit bonhomme rigolo qui permettait de lancer le jeu tant convoité.
Tout à coup, loin derrière eux sur l’autoroute, il y eut une forte lumière. Stupéfait, le père de Dani aperçut la boule de feu qui venait de se former dans son rétroviseur. La déflagration mit quelques secondes à leur parvenir, faisant vibrer l’habitacle tel un grondement de tonnerre. Instinctivement, tous les automobilistes qui précédaient la zone de l’explosion freinèrent dans un bel ensemble.
Alerté à son tour, Dani se retourna et regarda par la vitre arrière. Une colonne de fumée noire montait au-dessus d’une vieille Mercedes en feu que des voitures dépassaient en dérapant, leurs feux de détresse allumés.
« Oups ! » pensa l’enfant sans se douter qu’il venait de sauver des dizaines de vies.