L'être et l'étang ("à la" Raymond D) Jaidaime

Participant
Grand Prix Printemps 2013

Il y a fort longtemps, du temps de mon temps d'étudiant au pays de Shakespeare, je m'étais promené dans les collines sauvages et perdues d'un pays dont seuls les grands-bretons ont le secret. Perdu dans la brume, comme émergeant d'un souvenir, je m'étais imperceptiblement approché d'un étang au-dessus duquel se mouvaient des vapeurs fugitives. Elles allaient et venaient comme des réminiscences du passé, des expressions du souvenir. Je m'aperçus alors que dans la contemplation de cet étang, mon esprit mêlait peu à peu ses considérations passées aux expressions de la brume, laissant surgir devant mes yeux embrumés comme des idées matérielles, des matières à fumée, de changeantes pensées. Se matérialisant presque sous mes yeux à force de concentration éberluée et éblouie, mes souvenirs apparaissaient, disparaissaient comme autant d'elfes fugitifs et fugaces. J'avais perdu la notion du temps, et dans mon étrange sidération, cet étang devenait par la force de mes méandres spirituels comme hanté. Dans l'étrange lumière de mes projections et chimères se dessinait peu à peu une clarté et une précision recomposée. L'étang devant moi révélait sa forme singulière, comme en sorte de croix, ou plus exactement en forme de lettre, la vingtième de l'alphabet, la lettre T. A l'extrémité de l'étendue d'eau glacée apparaissait une forme oblongue que je reconnus peu à peu pour être celle de ma tante lointainement disparue. Elle semblait avoir planté là sa tente pour s’y reposer. Détournant mon regard, observant alentour, je m'aperçus en scrutant la surface de cet étang à la sombre lumière, que cet étant abritait d'étranges insectes : oh, bien sûr je reconnus les bestioles familières comme les taons, les têtards, et les araignées. Mais je m'aperçus qu'il y avait aussi comme de petits êtres qui eux aussi caracolaient entre les eaux et dont l'évanescente transparence révélait leur essence : il s'agissait d'esprits et de fantômes miniatures. Je réalisai alors au coeur de ma méditation fantastique que parmi les êtres que j'observais, il y avait des êtres existant réellement, des étants, et des êtres qui furent mais qui n'étaient plus qu'apparence, des êtres ayant été.
Fasciné par ces petits êtres, je me mis à les observer. Leurs relations mutuelles étaient singulières : je m'aperçus que certains en tétaient d'autres pour se nourrir. Tout ce petit monde, les "étants" et les "ayant été" tétaient ou étaient tétés, ou encore même étaient tentés de téter. Et ainsi, dans une activité étourdissante, les êtres étant ou ayant été de l'étang en T hanté étaient tétés tant et tant par la tête d'autres étants ou ayant été, qu'on y perdait la tête!
Or là, soudain, dans l'éclair d'une fulgurance qui me terrassa, la vision de ma tante s'imposa, emportant dans son tourbillonement les frontières entre le proche et le lointain, entre l'eau et la terre, entre le présent et le passé. Devais-je contempler au passé ? Dois-je voir le présent ? Le temps ainsi s'égare, le référentiel s'estompe et je reviens au présent sans perdre conscience de ce qui fut. Et quand ma tante tend sa tente en son temps sur l'étang, et qu'elle entend les "étants" et "ayant été" téter goulûment, elle devient elle-même tentée de téter!! Mais elle ne peut plus ! Elle n'est plus une enfant ! Pour elle, il n'est PLUS, le temps de la tentation de la tétée de la tête au téton! Elle est désormais pour la tétée du téton une ayant été (ainsi qu'une ayant tété) en son temps. Dans sa tente, elle se couche, tendue, tend sa taie, s'étend se détend et se tait. Les taons et les têtards se font entendre en silence, et ainsi s'éteint leur transe. C'est alors, qu'avec ma tante en sa tente étendue, tout l'étang sentant, les êtres étant et les ayant été, tétant ou retentant de temps en temps la tétée, les tétés, ayant été des tétants en leur temps, les taons et les tétards en tête, sentant qu'il est temps, se couchent à leur tour et s'assoupissent en chantant...

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