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 Romance Instant de vie Famille

L'Entrepôt des Souvenirs 

Akely

Akely

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— Mamie, tout va bien ?

Je réponds par l'affirmative, assez fort pour que notre petite-fille m'entende du grenier. Puis, je me replonge dans nos souvenirs, enfouis dans chacun des objets accumulés au fil des années.

Mes mains, rendues ridées après le passage du temps, parcourent les monticules, les tas, les amas, les piles, ouvrent les placards, les tiroirs, caressent avec nostalgies les photos en noir et blanc, vestiges du temps passé. Chaque touché me plonge dans nos souvenirs, heureux ou douloureux.
Pendant quelques instants, je peux remonter le temps, revenir à cette époque où nous étions jeunes, insouciants, complètement naïfs et inexpérimentés. Les possibilités qui s'offraient alors à nous étaient infinies, mais quelque peu effrayantes aussi.
T'en souviens-tu ? De nos fous rires, de nos disputes, et de toutes ces petites choses qui nous poussaient à croire en la vie ? Tout cela semble bien loin maintenant, mais nos petits enfants, qui vont dans peu de temps affronter les mêmes épreuves, sont là pour nous le rappeler.

Je chasse les larmes qui se forment au coin de mes yeux ; je continue de fouiller, d'essayer de mettre un peu d'ordre dans ce bazar monstre dont tu es si fier. J'aimerais bien t'y voir : la fenêtre n'est pas assez grande pour renouveler l'air saturé de poussière, qui commence à m'irriter les bronches.

Je finis par tomber sur un vieux carnet, tout écorné, jauni par le temps. Je souris, le reconnaissant instantanément ; c'était donc là que tu l'avais caché...
Je l'ouvre précautionneusement, de crainte de le voir partir en poussière – les feuilles tiennent bon – l'encre est presque effacée, mais les pages de mon vieux journal intime restent lisibles. Je me plonge dans ma lecture, fascinée par ces souvenirs insignifiants que j'avais oubliés, mais pourtant tellement précieux...

Il y en a un que j'affectionne tout particulièrement ; celui du moment où, pour nous, tout a commencé – de mon point de vue en tout cas.
Je le relis, encore et encore, pour graver jusqu'au plus petit détail dans ma mémoire fatiguée. Je crois que je vais te l'emmener, tout de même. Je décroche la page avec autant de soin que possible, je la plie délicatement et la glisse dans ma poche.

J'arrête le rangement d'aujourd'hui pour te rejoindre. Je préviens les enfants, qui me recommandent avec un peu trop d'insistance de faire attention – tu sais bien comment ils sont – et je descends la colline menant au cimetière.

J'y dépose tes vieux cigares, que j'ai toujours détesté ; je les tolérais seulement parce qu'à chaque fois que je menaçais de les jeter par la fenêtre, tes adorables mimiques m'en dissuadaient, vieux gredin.

Je sors la note de ma poche avec autant de précaution que lorsque je l'y ai mise, et je la glisse sous la boîte ; ça te fera de la lecture. Je vais rentrer maintenant, avant qu'ils s'inquiètent, tous. Je pense qu'ils redoutent que je te rejoigne volontairement, même s'ils n'osent pas le dire.

Mais je ne peux me résoudre à rentrer avant de relire la petite note une dernière fois :


09/06/1953

Aujourd'hui, il m'a encore dit quelque chose d'improbable :
— Tu veux que je te fasse un bisou de poulpe ?
Je l'ai regardé, pas très rassurée. Je pourrais même dire que je l'ai fixé, droit dans les yeux, à la recherche de la mauvaise blague qu'il envisageait, complètement méfiante.
J'ai bafouillé un « Mm...noon... » traînant en effectuant un petit mouvement de recul de seulement quelques centimètres, plus aurait été compliqué en plein cours, et même avec la fin de l'année scolaire dans trois jours, je doute que le professeur aurait toléré qu'une de ses élèves se sauve en plein cours.
Mais, refusant d'abandonner si vite, il a ajouté en souriant de cette façon qui lui est propre :
— Ça fait pas mal. Mon père me le faisait quand j'étais petit.
À moitié rassurée, je me suis figée en murmurant un « d'accord ». Il a avancé sa main vers mon visage ; j’ai essayé de ne pas reculer davantage, mais de crainte, j'ai fermé les yeux.
J'ai alors senti tout à coup sa main, en plein sur ma figure, qu'il s'est mis à frictionner de sa paume en rigolant. J'ai ris à mon tour, autant de surprise que de soulagement que ce ne soit « que ça ».
Je voulais lui faire la même chose, et il s'est laissé faire tandis que j'approchais ma main de son visage. J'ai fait la même chose que lui, mais je me suis arrêtée rapidement, de peur de lui faire mal ou de mal m'y prendre, ou les deux. À la place, ma main a glissé vers ses cheveux, et j’ai essayé de le décoiffer. Mais rien à faire, ils se remettaient toujours dans la même position, à croire que la loi de gravité n'a pas d'emprise sur eux.


Je replis la lettre, deux larmes glissant le long de mes joues marquées par le temps ; j'y ajoute ces trois petits mots magiques, connus de tous, d'une main tremblotante :
« Je t'aime. »