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 Instant de vie

L'assiette du mandarin 

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Les temps étaient devenus durs pour la profession de pharmacien. Entre la concurrence des grandes surfaces, l’invasion des médicaments génériques et les tentatives réitérées de mainmise de grands groupes financiers sur la profession, Bénédicte Chabot se demandait si elle pourrait continuer à vivre des maigres revenus que lui procurait son officine cachée dans une petite rue de cette ville de province. Elle se refusait à penser aux difficultés de subsistance qui ne manqueraient pas de la submerger pendant la retraite qui s’annonçait d’ici une petite dizaine d’années.
Elle était pourtant fière de sa boutique et ne se lassait pas d’en contempler la vitrine où étaient exposés toute une série de vases en faïence du XIXème siècle, ceux légués à sa famille par son arrière grand-père Etienne, herboriste réputé bien au-delà de la ville et même du département. C’est en levant sa grille un matin, et jetant comme chaque jour un regard à ses précieuses pièces, que lui vint une idée. Parmi cette vaisselle se trouvait une assiette en porcelaine de Chine que son aïeul avait rapportée de l’empire du Milieu où il avait passé deux ans à étudier la médecine traditionnelle. Cet objet magnifique lui avait été donné en remerciement, par un dénommé Xing, un mandarin proche de l’empereur, pour l’avoir guéri d’hémorroïdes qui lui avaient rendu la vie impossible pendant des années. Ce matin-là, Bénédicte réalisa que cette assiette avait sûrement beaucoup de valeur et qu’avec un peu de chance, elle pourrait s’en servir pour éloigner d’elle à tout jamais le spectre de la pauvreté.

Deux mois plus tard, enfin, son idée allait se concrétiser. Elle était impatiente de connaître l’amateur éclairé qui allait lui fournir un complément de revenus pour les années à venir, qui sait jusqu’à sa mort, en gros pour les quarante prochaines années si elle vieillissait bien. Elle avait rendez-vous à 11 heures avec son notaire chez qui elle avait déposé quelques jours auparavant la précieuse assiette.
Maître Lenoir vint l’accueillir en personne à la porte de l’office, avec toute la déférence qui sied à sa fonction.La prenant par le bras, il la guida à travers le dédale de couloirs, tout en lui assurant que le contrat de vente avait été rédigé en suivant ses instructions. En pénétrant dans le bureau, Bénédicte remarqua d’emblée le petit homme rondouillard qui se tenait trop droit, un peu mal à l’aise dans son costume de ville, un chapeau à la main. Sa silhouette lui rappela vaguement quelque chose ou quelqu’un, elle ne savait pas quoi, elle ne savait pas qui. Elle le salua d’un petit signe de tête en prenant place face au notaire qui ouvrit un dossier. L’homme en s’asseyant murmura en la regardant : « Bonjour Bénédicte, je suis content d’être là ». C’est alors qu’elle reconnut Jacques Flandin, le boulanger qui tenait boutique à quelques rues de son officine. Elle s’attendait si peu à le trouver là ainsi accoutré, elle qui ne connaissait de ce vieux garçon que sa tenue blanche de boulanger sous un béret noir. Elle avait toujours considéré l’homme avec une certaine condescendance, voire un certain mépris, depuis qu’au collège elle avait éconduit cet amoureux maladroit, fils d’un ouvrier agricole. Pour rien au monde elle n’aurait admis la pointe de jalousie qui l’avait piquée quand il avait repris la boulangerie dans laquelle il s’était engagé comme mitron l’année de ses seize ans, n’ayant pu passer en seconde, à cause de sa médiocrité, avait-elle toujours pensé. Et cette jalousie n’avait fait qu’empirer quand il était passé à la télévision, telle une vedette, parce que son pain était devenu une référence régionale.
— Bénédicte, je suis tellement heureux de vous rendre service...
D’émotion sans doute, il en était venu à un vouvoiement qui n’avait jamais été de mise entre eux malgré la différence de milieu social, mais il se reprit et d’une voix assurée déclara :
— Si tu es d’accord, j’aimerais faire ajouter un codicille dans l’acte de vente. En pratique c’est même une condition à ma signature...
— De quoi s’agit-il ? se raidit Bénédicte sur son siège.
Le notaire leva les sourcils avant qu’elle ne réponde :
— Madame Chabot, ne régissez pas trop vite. C’est une vente peu courante et à part M. Flandin, je n’ai pas trouvé d’autre acquéreur aux conditions qui sont les vôtres.
— Voilà Bénédicte, je veux bien, comme tu le souhaites, acheter ton assiette en viager, mais je veux un droit de visite sur mon bien, droit que je puisse exercer chaque jour, à ta boutique pour l’instant et plus tard chez toi, quand tu seras à la retraite.
Et c’est ainsi qu’un vieux garçon et une vieille fille qui s’étaient trop longtemps méconnus finirent leur vie comme mari et femme sous le regard amusé d’une assiette en faïence, qu’un ancêtre farceur qui n’était jamais allé en Chine avait rapportée de Limoges où il avait accompli son service militaire, gagnant de-ci de-là, quelques lots de vaisselle déclassée en jouant aux cartes.