L'ange gardien Guitou

Participant
Grand Prix Printemps 2013

Elle sentit une présence derrière elle. Elle se retourna. Il était là, menaçant, haletant, un filet de bave mousseuse aux coins des lèvres. Elle hésita. En une seconde, elle évalua sa situation. Particulièrement dangereuse ! Aucune échappatoire possible et la nuit qui allait tomber. Elle réalisa qu’elle avait été sotte de refuser que sa collègue Béla la raccompagne en voiture. Elle n’aurait pas eu à traverser ce square désert.
Devait-elle l’affronter ou fuir ? Non, surtout ne pas courir ! Ne pas lui montrer qu’elle le redoutait ! Ne pas laisser voir qu’elle tremblait de peur. De cette peur qui la paralysait !
Certes, dans quelques instants, il allait se jeter sur elle et la ferait chuter en arrière... Ensuite ?... Elle n’osa pas imaginer la suite.
Elle recula d’un pas et se plaqua contre un arbre. Cela l’aiderait à tenir debout.
Lui faire face, ne pas le quitter des yeux et surtout ne pas crier ! Elle se souvenait parfaitement des trois conseils que son grand-père lui avait donnés quand elle était plus jeune.
Transpirant de façon soudaine, elle constata que le tissu de sa jolie robe à fleurs lui collait déjà à la peau. Les battements de son cœur, passés à la vitesse maximale depuis un moment, se désynchronisèrent. Ressentant comme une déchirure dans la poitrine, elle se mit à haleter pendant que sa vision se troublait. L’air lui manqua et elle s’affaissa sans connaissance.

- Hou, hou ! Mademoiselle ? Ça va mieux ?
Elle entendait une voix chaude, mélodieuse, un peu chantante, comme une voix d’Italien.
Elle entrouvrit les paupières. Il faisait totalement nuit. Assise à même le sol, elle était adossée à un platane du square. Penché au-dessus d’elle, tout de blanc vêtu, un jeune homme lui souriait. Son épaisse chevelure blonde et bouclée lui faisait, sous la lumière des réverbères, comme une auréole et ses dents étincelaient comme des flashs de photographe. Il lui tendit une main.
- J’espère que vous n’avez rien !
Elle ouvrit complètement les yeux, toussota et tenta de se lever seule.
Après quelques difficultés, elle parvint à se mettre debout. Elle se tâta sommairement les membres puis le tronc.
- Je crois que je n’ai rien ! dit-elle, en prenant le bras qu’il venait de lui tendre.
- Vous pourrez marcher ou dois-je appeler les pompiers ?
- Merci beaucoup, ça va aller !
Toujours agrippée à son bras, elle fit trois ou quatre pas et put enfin observer plus distinctement le jeune homme.
Son visage était fin, aux traits réguliers. Il avait un front large et bombé. Le regard de ses yeux bleus semblait enveloppant, apaisant, rassurant. Il paraissait particulièrement soigné. Ses sourcils étaient d’une régularité parfaite et sa tenue blanche immaculée le rendait encore plus mince.
- Gil Béclère ! dit-il en lui tendant la main.
- Audrey Brunet, répondit-elle.
- Je vous propose une courte halte au bar du coin de la rue. C’est à deux pas. Vous pourrez vous remettre de vos émotions avant de rentrer chez vous.
- Je suis persuadée que ça ira mieux après une rasade de téquila ! ajouta-t-elle en s’efforçant de plaisanter. Pouvez–vous me dire ce qu’il m’est advenu ?
- J’étais derrière vous à une cinquantaine de mètres et je suis arrivé juste au moment où un énorme rottweiler s’apprêtait à vous sauter dessus.
- Mon Dieu ! Je l’ai échappé belle... Mille fois merci à vous, mon ange gardien !
- Bof ! N’en parlons plus ! Ce n’était rien !
- Comment, « ce n’était rien, n’en parlons plus » ? Mais vous m’avez tout bonnement sauvé la vie, s’exclama Audrey. Je ne saurai jamais comment vous en remercier.
- Bof ! J’ai juste amadoué la bête... en lui parlant doucement, et elle est partie.
- Vous êtes prodigieux ! Je n’aimais pas spécialement les chiens, maintenant je vais les détester...
- Je vous comprends... mais si vous saviez l’affection qu’ils peuvent vous donner en échange d’une simple assiette de croquettes... bien plus que tout être humain !
- Sûrement pas autant qu’une femme !...
- En connaissez-vous beaucoup qui se contenteraient d’un plat de croquettes ? plaisanta le jeune homme en éclatant de rire.
Gil la regardait... toujours... intensément. Audrey se mordit les lèvres se jugeant idiote d’avoir lancé sa dernière réplique. Il était bien capable de croire qu’elle était une fille facile...
Aussi s’empressa-t-elle d’ajouter :
- Les bêtes à la maison, très peu pour moi ! Vous n’êtes pas dresseur de chiens, au moins ?
- Oh, que non ! répondit Gil... Mais un zeste de psychologie et une petite dose de feeling ont suffi pour calmer l’animal... Bon ! Allons boire ce verre, maintenant ! Et laissez-moi vous l’offrir !

Après un, deux, puis trois verres de téquila, Audrey ne savait plus très bien ni où elle était ni ce qu’elle disait. Une chose était sûre, elle riait. Elle riait sans retenue face à ce garçon amusant, plein de réparties et si tendrement protecteur. D’une courtoisie parfaite, Gil ne fit jamais le moindre geste qu’Audrey aurait pu interpréter comme déplacé, blessant ou injurieux. Elle n’en revenait toujours pas d’avoir trouvé un garçon aussi beau, aussi peu avare de son temps et autant disposé à s’occuper d’elle. Et puis, il venait tout de même de lui sauver la vie, Audrey ne pouvait l’oublier.
La soirée se prolongea jusque fort tard dans la nuit et s’acheva finalement chez Gil. Il habitait de l’autre côté du square. La pauvre Audrey, saoule de téquila et de surexcitation, ne remarqua même pas l’odeur de fauve qui provenait, par moments, du jardin.

Quand un gamin découvrit dans la forêt voisine, sous un amas de branchages, le corps atrocement mutilé d’une jeune femme et que l’autopsie révéla qu’elle avait été étranglée et violée, avant d’être déchiquetée par un molosse, l’affaire fit grand bruit.

Le prix est terminé mais vous pouvez continuer à aimer.
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