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 Instant de vie

L'air de rien 

Sam Desmanges

Sam Desmanges

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L’air de rien, il m’entête. Et dans le sifflement, obsessif, de mes lèvres, il se chante. Il est là pour longtemps, l’air de rien. Pourtant, ce qu’il a de durable, pour l’instant, ne me lasse pas.

Il est là, l’air de rien, joyau dans son écrin.

Il s’installe sous mon crâne, sur mes lèvres, au creux de moi. Je ne sais pas encore ce dont il est capable, j’ignore sa ténacité, je le crois éphémère, et ne le sens qu’à peine, murmure imperceptible. Son désir de durer, à dire vrai, m’échappe.

Irrésistiblement, l’air de rien, pourtant, prend racine.

Sans trembler, sûr de lui, il risque un vif éclat, et résonne hors de moi, projeté dans l’espace. C’est alors, seulement, que je sens qu’il est là, quand le regard des autres me le montre des cils. Je l’entends à présent, je le tais aussitôt, étonné de moi-même. Le piège qu’il me tend m’étreint.

Il est là, l’air de rien, il ne me lâche plus.

Comme un fauve sa proie, il harcèle mes tempes, cogne les battants de ma tête, imperceptiblement. Et je ne sais jamais comment le faire disparaître.
Je veux m’en libérer, pourtant, je pense à autre chose, et fixe mon esprit sur une page blanche. Rien à faire, s’il s’en va, l’espace d’un instant, c’est pour mieux m’assaillir, à nouveau et plus fort.

Il ne me laisse pas de répit, l’air de rien.

Il m’agace et m’apaise à la fois. Alors je maudis la radio qui, ce matin,dans la salle de bains, l’a insinué en moi. Et le titre ? Quel est son titre, déjà, à cet air-là ? Son réseau mental, doucement, tisse sa toile, me met en cage. Douce prison de mes méninges, insatisfait d’être obsédant, il démange, désormais, ma mémoire. Modulé dans mon crâne, il envahit mon corps, s’immisce dans les moindres recoins de mon cerveau, jusqu’à annihiler le reste. Certitude de savoir le nom de cet air-là, bon sang ! J'ai comme l'impression que je ne vais peut-être plus tarder à devenir fou.

Il est là, il est là, l’air de rien.

Je l’ai sur le bout de la langue, mais il se garde bien de trop se dévoiler. Ta la la la la la la la, l’histoire d’un de mes amis, son nom ne te dira rien, il était chanteur au Chili. Il poursuit, inusable, son long travail de sape, impossible de mettre un nom dessus. Je ne comprends pas ce qui me fait, l’air de rien, me mettre dans un tel état, simplement pour huit notes, ta la la la la la la la, et quelques mots qui sonnent pour un dénommé Victor Jara que je ne connais pas, que je ne connais plus. Je sais bien en revanche, que de notre lutte acharnée, je sortirai vainqueur. Grâce à Google, au pire.

Mais comme, l’air de rien, je sens que je vieillis à ne me souvenir qu'à peine.