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 Drame

Juste l'oubli 

Mome

Mome

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Au Calvaire de Septforges, la vieille polonaise découpe sa silhouette de femme cassée par les ans sur un ciel violent, fendu : noir et rouge. Juste à côté de la croix. Du grand tragique ou du dérisoire.

Au village, ils l’appellent : la Polack. « Mais, attention, n’allez pas croire, ce petit mot, c’est juste par affection, hein »... Enfin, ils le disent.

De toute façon, elle ne voit rien, la mère Salslack, ni le lichen qui s’illumine au pied de la stèle, ni les reliefs érodés qui font de fragiles ombres roses dans les creux de la roche ; elle marche les yeux rivés sur le pré, son grand panier d’osier rempli des premiers pissenlits, son petit couteau pointu à la main. Elle continue à cueillir de l’herbe pour ses lapins mais les clapiers sont vides. La pauvre vieille a oublié que sa fille a donné ses dernières bêtes avant qu’elles ne meurent de faim ou d’indigestion. La maladie qui rend défaillante la mémoire sévit dans sa pauvre tête et tantôt les lapins recevaient quatre ou cinq repas le même jour, de quoi éclater ; tantôt ils jeûnaient pendant toute la semaine. Elle a pleuré, la mère Salslack quand ses lapins sont partis et puis elle est sortie pour leur cueillir de l’herbe.

Et la voilà, près du calvaire, loin de chez elle, à ne plus savoir si c’est le jour ou la nuit, à ne plus savoir où elle est. Elle baragouine en chemin, elle débite ses litanies. Elle longe des bâtiments agricoles qui gisent, tout gris : comme abandonnés dans le paysage.
Sous l’auvent, un chien à la chaîne, trace des demi-cercles inlassables. Il creuse une ornière, il aboie comme un forcené, il tire sur les anneaux de la ferraille. Elle ne l’entend pas. Elle n’entend pas plus meugler les petits veaux qu’on a séparés de leur mère. Elle est trop occupée à mettre de l’ordre dans sa mémoire encombrée, avec tous ceux d’autrefois qui s’y sont installés et qui veulent se faire entendre.

Il lui prend parfois, à la mère Salslack, des envies de s’arrêter, de se coucher par terre et de disparaître. Elle met un genou au sol, une main... s’immobilise, longtemps... et puis la pointe du petit couteau descend toute seule vers une étoile de pissenlit, la contourne, la détache du pré et la main de la vieille polonaise se tend, ramasse la petite plante, la pose dans le panier, prend appui sur l’anse et tout le corps se relève, se redresse, se remet en route...

Quand elle retrouve le village, les rues sont désertes. Dans les cuisines aux volets bien clos, on se met à table. La vapeur fuse bruyamment de la soupape des casseroles. Les couverts font leurs cliquetis agaçants et tranquilles. Il y a longtemps que les vieux ne tracent plus sur le pain, de la pointe de leur couteau, une croix mécanique. Derrière les écrans de télé, on regarde le monde qui ne tourne pas bien.

Au dehors, le ciel s’épaissit de nuages et de nuit. Perdue, comme une phalène éblouie, la vieille polonaise va vers la lumière. Vers le projecteur braqué sur l’église : il éclate sur une rosace sculptée. Les niches vides ruissellent de clarté. Sous son plein cintre roman, le porche hurle à la solitude. La mère Salslack se blottit dans un angle. Elle glisse, elle paraît se dissoudre dans la corolle de ses jupes grises. Le panier de pissenlits s’est renversé. Les petites plantes dentelées, étalées en cercle, sont comme une auréole de gloire, dégringolée de la vieille tête rendue à l’oubli.

Demain, le premier qui passera la trouvera.

Morte.