Temps de lecture
5
min

Inventions de bac 

Fred Panassac

Fred Panassac

1348 lectures

1158 voix

— L'impact des gouttes sur le métal des poutrelles, c’est mon dernier souvenir. Un tintement clair, se muant en tam-tam agressif à mesure que la pluie devenait grêlons sur le toit du préfabriqué. Vacarme à donner des acouphènes, fracas de train de marchandises, si puissant que tous les élèves ont tourné la tête vers les fenêtres et commencé à s'agiter sur leurs chaises. Je me souviens de ça. Après, c'est le trou noir, Inspecteur Morel.
— Faites un effort, monsieur Candin. Votre témoignage est essentiel.
— Je vous dis que je me souviens de ces impacts de grêlons. J’ignore ce qui m'est arrivé entre la grêle et mon réveil ici, à l'hôpital.
— Vous avez dit : l'impact des gouttes sur le métal. Étrange que vous employiez ces mots.
— Pourquoi ? C'est vraiment la dernière chose que j'ai en tête.
— Vous ne vous souvenez pas du sujet du Bac blanc de français dont vous étiez le surveillant hier matin ?
— Rien ne me revient, je vous dis. Comme si cette journée était rayée du calendrier.
— Monsieur Candin, nous nous sommes procurés le sujet et l'une des questions portait justement sur l'interprétation de cette phrase. Votre amnésie n'est donc pas totale.

Qu'il se casse enfin, ce flic. Je n'ai rien à lui dire. Cette maudite phrase tirée du seul roman d'un auteur du siècle dernier, qui n’aurait jamais dû sortir de l'oubli s’il n’avait tenu qu’à moi, cette phrase m'obsède à un point !




Je déambule, sujet à la main, que je lis tout en jetant des coups d’œil circulaires. Mince, les collègues ne les ont pas ratés, les mômes. Le sujet présente, après une question basique sur les extraits de textes proposés, le choix habituel entre commentaire, dissertation et invention.

Au bac blanc, il arrive qu’on surveille ses propres élèves. C’est le cas aujourd’hui. Je les connais tous, je suis prof principal de leur classe de 1ère S et, pour la plupart, je les aime bien. Et je les plains.

« Imaginez une histoire cohérente à partir de l’incipit "L’impact des gouttes sur le métal...". Le texte, qui appartiendra au genre noir, policier ou thriller, comportera 1 000 mots environ. »




— Monsieur Candin ?
— Qu’est-ce que...
— C’est le lieutenant de police Morel.
— Vous voyez bien que je dors.
— Eh ben c’est fini. J’ai encore quelques questions. Vous ne vous souvenez toujours de rien ?
— Non, toujours rien, lieutenant - si vous préférez ce terme. Et j’aurais plutôt besoin de voir un psy qu’un flic. Je n’ai rien à me reprocher, et je suis sous calmants. Si vous y tenez, oui, j’ai eu un flash : le type était masqué et brandissait une carafe. Dedans, un liquide rouge foncé. Il a posément maculé les copies des deux premiers rangs avec ça. Le temps que les gamins réagissent, il était ressorti. J’ai pas eu le temps de voir si c’était de l’encre ou du sang.
— Vous vous payez ma tête, Candin ?
— Je ne me permettrais pas, inspecteur.




La première copie que j’ai survolée des yeux en parcourant la classe, c’est celle de Marine.

Contre toute attente, sur 35 élèves, 20 avaient choisi le sujet d’invention. Marine, élève brillante, en faisait partie. Elle racontait une histoire fantastique à la Edgar Poe : des gouttes d’acide s’écoulant lentement sur les parois d’un puits où était enfermée une jeune fille innocente.

Son amie Léa avait placé l’action à l’école des sorciers de Poudlard. Le sortilège d’eau, ou Aguamenti. L’eau jaillie de la baguette de Harry Potter touchait le métal d’une cuisinière à bois, provoquant un nuage de fumée. Je n’ai pas pu lire ce qu’était censé produire ce sort. Éteindre un incendie, sans doute. La prédilection de Léa pour les romans de J. K. Rowling est de notoriété publique. Pas sûr que le correcteur du bac appréciera, mais c’était bien trouvé.

J’eus un choc en lisant la prose de Jacques, adolescent réservé, poli, jamais une insolence ou une absence en cours. Un jeune homme, radicalisé, égorgeait sa sœur qui avait fui pour échapper à un mariage forcé. L’impact était celui des gouttes de sang sur le couteau de l’assassin. Avait-il écrit pour exorciser ses angoisses, ou par fascination pour une idéologie mortifère, on ne le saura jamais.

Sylvie, la rebelle, fracassait avec une lance à incendie le crâne d’un pervers narcissique qui persécutait son épouse. Je saluai in petto son geste altruiste.

Le jeune Hugo, dont le séisme de 2010 avait fait un orphelin en Haïti, avait été adopté à neuf ans. Pour lui, l’impact des gouttes sur le métal était bienfaisant. Lors de la distribution d’eau, Hugo n’avait eu qu’un vieux quart en alu pour recueillir le précieux liquide. Il en partageait le contenu avec un copain estropié par une blessure. Un enfant au grand cœur.

Ma chère sœur, Pauline, c’est pour toi que je fais ce récit.

Tu dois connaître la vérité.

Mon trou de mémoire était un leurre pour gagner du temps. Trois semaines ont passé depuis le jour fatidique. Je suis rentré à la maison, passant par les sentiments les plus contradictoires avant de me résoudre à t’écrire.

Tu sais que j’ai été blessé ce jour-là. Tu as cru que c’était en m’interposant. Ce que tu vas apprendre va te torturer, mais je dois t’avouer ce qui s’est passé.

Lorsque la silhouette d’adolescent dégingandé a fait irruption dans la classe, tout le monde a cru à un attentat terroriste. J’étais au fond de la classe, j’ai eu le temps de voir l’individu et je crois qu’à ce moment, j’ai perdu la notion du réel. Sidéré, tétanisé.

Il était masqué et armé d’un fusil à pompe. Je n’ai rien vu quand Jacques, Leila et Clémence se sont effondrés dans une flaque de sang. En réalité, je ne suis pas le héros que tu crois, Pauline. Ce n’est pas moi qui ai arraché le fusil des mains de l’assassin. Tout s’est passé autrement. Je m’étais imaginé maintes fois en sauveur de vies lorsque revenait un de ces massacres qui, à intervalles réguliers, fauchent les vies des enfants et des professeurs dans les écoles.

Et quand ça nous est arrivé je n’ai pensé qu’à sauver ma peau ! Je me suis caché derrière l’armoire métallique au fond de la classe et l’arme du môme couvrait à peine le bruit de l’orage de grêle.

Samir a bondi du deuxième rang sur la gauche, un couteau à la main - pourquoi il se baladait en classe avec, c’est une autre paire de manches, mais c’est lui, le héros qui a sauvé des vies - et il a poignardé puis désarmé le meurtrier placé de trois-quarts.

La blessure était légère. Avec agilité, l'ado s'est enfui par la porte sans son arme, mais avec le couteau de Samir. Je l’ai poursuivi. Je m’étais ressaisi, avais quitté ma cachette, j’étais sorti par la porte du fond du préfa puis par celle des toilettes. L’orage avait déjà cessé.

J’ai pu rattraper le type diminué par sa blessure. Je ne me suis pas encore remis du choc que j’ai eu en lui arrachant son masque. Il s’agissait de mon neveu. Oui Pauline, l’assassin était ton fils, Manu. J’ai cru que la terre allait m’engloutir. Il chercha à m’échapper et c’est à cet instant que mon neveu chéri, ton fils que nous croyions si bien connaître, me porta un coup de couteau à la cuisse, dans le corps à corps qui nous opposa.


Les flics se demandaient pourquoi je n’étais pas blessé par balle mais à l’arme blanche. Tu en connais maintenant la raison. Manu est loin, il n’était pas gravement blessé, il m’a hurlé l’enfer qu’il vivait depuis un an dans ce lycée, harcelé en cours et sur internet. J’ignore où il se trouve. Toi seule, sa mère, peux le raisonner s’il se manifeste, et le convaincre de se rendre. C’est la meilleure option pour lui, comme pour les parents des victimes.

Quand tu liras cette lettre, Pauline, je serai mort. Ces semaines de mensonges, de lâcheté et de cynisme m’ont complètement épuisé. Je n’ai pas l’habitude. La honte me rongera à petit feu si je ne fais rien.

Je connais l’endroit idéal pour me guérir de la vie. Ce ne sera pas douloureux. Ne me regrette pas trop, ma chère sœur. Avec l’argent dans cette enveloppe, tu pourras payer un bon avocat. Manu doit avoir un procès équitable.