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 Amitié Famille

Il suffisait de presque rien 

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« Je n’en crois pas un mot », voilà toute la confiance qu’elle m’accordait et lui, il m’ignorait ou me donnait des ordres en me battant.
Ils me présentaient comme leur fils. À mon tour de ne pas en croire un mot. Un seul doute ternissait ma certitude : nos yeux étaient du même bleu. Un lien ou une coïncidence qui aurait pu nous rapprocher, nous unir, peut-être. L’enfant en mal de tendresse que j’étais en rêvait, l’adolescent le redoutait.
Un jour, Liberty Seeder, « le semeur de liberté » – c’est ainsi qu’il s’appelait –, se présenta à la porte de la ferme et demanda du travail à mes parents : « Dans une ferme, il y a toujours quelque chose à faire, un bol de soupe, une paillasse et une pièce pour continuer la route. » Il les convainquit ainsi de l’employer pour un temps.
Comme la journée finissait, il s’installa dans la grange près des écuries. En attendant le souper, il se mit à sculpter une bûchette dans un bois un peu dur. J’étais curieux et l’observais en cachette, par un interstice entre deux planches du portail. Cet homme m’intriguait car il émanait de lui une force confiante telle que je ne l’avais jamais ressentie.
Un peu plus tard, lors du repas, peu de mots s’échangèrent, car une morne fatigue enveloppait les corps. Toutefois, le grand barbu aux gestes mesurés avait un immense sourire dans les yeux, une lumière que je cherchais par-dessus la table en essayant de croiser son regard. Pour moi, l’homme était dans cette cuisine comme une flamme de vie dans un âtre froid.
Le soir même, bravant l’interdiction, je le suivis. Son dos droit massif tanguait sur ses jambes solides dans la pénombre du crépuscule, il rejoignit la grange, mon refuge habituel que je lui prêtais volontiers.
Il sortit son couteau et se remit à sculpter la bûchette. Je lui demandai à quoi elle servirait, il me répondit que les saisonniers comme lui laissaient toujours un signe caché au portail de chaque ferme pour avertir les camarades suivants de l’accueil qu’ils y trouveraient. Des signes temporaires, car les gens étaient changeants. Il m’indiqua ainsi que deux lignes parallèles signifiaient une maison accueillante, une croix signifiait qu’il valait mieux passer son chemin, puis il dessina sur la terre d’autres signes appréciatifs plus nuancés.
Le lendemain et les jours suivants, il nous aida aux champs, il travaillait dur et chargeait d’énormes bottes de foin sur son dos large. Il se déplaçait d’un pas comme chaviré par la houle, car il avait une épaule plus haute que l’autre. Dès qu’il entendait la tempête gronder sur ma tête, pour montrer son mécontentement, il lançait à mon père un regard dur tout en fronçant ses épais sourcils bruns. Sa présence bienveillante ne faisait qu’accentuer mon malaise. Sa personne entière respirait une franche humanité contrastant totalement avec le regard fuyant et malin de mon père qui libérait, à longueur de journée, sa hargne contre moi. Ma mère tyrannique ne valait pas mieux.
Je rejoignais cet homme tous les soirs ; en sa présence, j’avais l’impression de rompre un silence qui m’engluait. Il me parlait de froid, de vent, de faim et de loyauté, qui évoquaient une vie de liberté. J’avais l’impression de boire ses paroles comme un bol d’air frais. Il répondait, bougon, à mes questions sur le monde. Je lui disais spontanément mes interrogations, lui racontais mes doutes au sujet de cette drôle de famille qui, j’en étais sûr, portait en son sein un secret que jamais je ne pourrais percer.
Après quelques jours, il annonça qu’il partirait le lendemain puisque les foins étaient terminés. Avant qu’il ne se retire, ma mère voulut lui donner une pièce qu’elle avança d’un doigt sur la table. Mon père la confisqua aussitôt avec un geste grossier que mon ami ignora. Il salua et s’en alla aussitôt vers la grange. Quand je le rejoignis, je le trouvai déjà endormi sur sa paillasse. J’étais au désespoir, j’avais encore tant de questions !
Au petit matin, je guettai son départ mais il était sûrement déjà loin car je ne le trouvai pas.
Pendant toute la journée, sa présence bienveillante me manqua ; je travaillai sans mots dire, acceptant toutes les humiliations.
La nuit suivante, je ne pouvais dormir et tout à coup, je repensai au signe. Je me levai aussitôt. Les rayons de la lune pleine inondaient la cour, je sortis et me mis à fureter, cherchant celui qu’il aurait laissé. La prospection était malaisée dans l’ombre du talus, sous la pierre, dans les herbes, à droite du portail, rien ; de l’autre côté, sur la boîte aux lettres, dans les ronces, je trouvai enfin la bûchette évasée sur le haut et qui portait une croix gravée : « Ne vous arrêtez pas, la maison est mauvaise. »
Ce message déclencha en moi une révolte, comme s’il validait un sentiment resté jusque-là en suspens. En un éclair, il me conforta dans ma volonté, toute neuve mais inébranlable, de quitter cette mère et ce père indignes qui, j’en étais sûr, ne pouvaient être les miens. Personne ne m’avait révélé d’où je venais, un secret bien gardé. Peu importe, je me suis simplement rendu compte sous la lune que cette maison n’était pas la mienne.
Je fis immédiatement mon balluchon et pris la route sur les pas de Liberty Seeder, que je ne revis cependant jamais. Il avait, par sa seule présence, aimante et silencieuse, heureusement inspiré ma vie. Il suffit souvent de presque rien, de faire confiance aux signes pour infléchir un chemin et accomplir sa propre destinée.