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La plaine hivernale est jonchée de cadavres.

Une neige corrompue par le sang et les corps mutilés semble vouloir, dans un sursaut de miséricorde, offrir un linceul aux dépouilles. Le silence ouaté et glacial bute à intervalles irréguliers sur les croassements de dizaines d’oiseaux noirs faisant bombance. À la lisière de la sombre forêt, des loups, repus, attendent patiemment que la faim s’installe de nouveau pour reprendre leurs agapes sacrilèges.

La journée précédant le festin bestial a retenti de cris, de râles, d’entrechocs métalliques et de chuintements de chair s’ouvrant aux fils d’épées rendues écarlates. Les armures de cuir et d’acier avaient fait ce qu’elles avaient pu pour écarter les coups mortels, mais la lutte était par trop inégale. Des membres tranchés, des têtes qui volaient, des ventres qui béaient sur des tripes fumantes, des cous laissant fuser des jets pourpres, composaient un spectacle à en effrayer les démons. Ceux-ci avaient dû se retirer, lassés par la cruauté des hommes et leur bêtise millénaire. Même les représentants des enfers se lassent de la routine, fût-elle aussi sanglante qu’un hachoir géant animé d’un mouvement perpétuel. Quant aux anges, il y avait beau temps qu’ils s’étaient détournés des humains, créatures irrécupérables et aveugles au charme d’une vie exempte de massacres.
Archers, épéistes, cavaliers, lanciers, tous semblables dans la mort, tous arborant des rictus de frayeur, de souffrance et d’agonie, s’enchevêtrent tandis que le dernier râle du dernier mourant s’est éteint à l’aurore.
Un étendard frappé d’un aigle flotte encore au vent de l’après-midi, sa hampe plantée dans la poitrine d’un jeune écuyer dont le regard fixe sans la voir la course des nuages de plomb.

Les villages alentours, frappés par une épidémie de peste noire, étaient désertés depuis des semaines. Les deux armées voulant chacune les contourner étaient tombées par hasard l’une sur l’autre. Celle à l’aigle longeait une colline, celle représentée par un lion suivait l’orée de la forêt. Leurs éclaireurs respectifs, terrorisés par la maladie, avaient fait semblant d’accomplir leur tâche et ne s’étaient guère éloignés de leurs troupes. Le résultat est là, sur cette plaine suppliciée. La colline surplombe un charnier à ciel ouvert et la forêt en délimite le côté ouest.

Ensuite, la neige, patiemment, recouvre entièrement les maris, les fils, les pères, les frères, d’hommes et de femmes qui peu à peu renonceront à les revoir un jour. Les loups réintègrent la forêt, les corbeaux s’envolent pour d’autres guerres. L’hiver s’installe, les saisons passent… Le temps fait son œuvre et les corps se fondent dans la glèbe grasse et accueillante. L’acier rouille, le cuir pourrit. Les pluies ravinent la colline, entraînant des cailloux, du sable, de la terre tandis qu’automne après automne, la forêt dissémine, au gré des vents, les feuilles que les arbres abandonnent en prévision des nouvelles pousses printanières. De jeunes herbes croissent, et ce, chaque année. Le jour viendra où il ne restera plus rien pour témoigner d’une bataille ancienne, des morts brutales et vaines, ni des raisons qui les avaient provoquées.
S’il y en eût jamais…

La colline est criblée de cratères boueux. Elle attend d’être prise, comme les généraux, depuis leurs Q.G. lointains, l’ont ordonné. Quasi enterrés dans leurs trous d’hommes, des soldats traumatisés par les apocalypses rapprochées étreignent leur fusil, attendant l’assaut. Ce sera le troisième, comme en témoignent les centaines de corps accrochés aux barbelés, ensevelis, démembrés, explosés ou pliés dans des postures grotesques sur les murets de sacs de sable.
De la plaine scarifiée par des enfilades de tranchées monte une clameur. Des milliers d’hommes passent à l’attaque en hurlant leur peur et leur haine pour ceux d’en face. Leur univers n’est plus que balles sifflantes, explosions, déluge d’acier et course aveugle pour enfin gagner cette maudite colline. Les corps trébuchent, se relèvent, saignent, implosent, se disloquent, se piétinent, se protègent derrière le précédent, tirent en courant sur des cibles qu’ils ne voient même plus. Les rochers offrent de loin en loin des abris précaires. Mais il faut continuer. En tuer le plus possible et rester vivant. Et toujours monter, enjamber les cadavres ennemis, amis – personne ne fait plus la différence. Le vacarme fait saigner les tympans, la terreur souille les fonds de pantalon, la folie active les jambes. Ça bave, ça hurle, ça insulte, ça crache, ça pleure. Et encore monter. Dépasser la limite du troisième assaut. Ne pas reculer, c’est trop tard, c’est interdit, il ne faut pas y penser. Les fûts brûlants des fusils cloquent la peau et les mitrailleuses allemandes taillent des couloirs meurtriers dans les rangs des assaillants. Réfléchir est impossible, l’avenir n’existe plus. Une minute de survie dans cet enfer vaut une vie entière, cette vie d’avant qui disparaît dans les affres d’un combat dont personne ne peut sortir vainqueur.
Pourtant, cette fois, la colline est prise. Des milliers d’existences ont été sacrifiées à ce résultat temporaire. Car elle sera reprise. Mais pour l’instant, les quelques survivants, hagards, en sont à se réjouir. D’être encore là… D’être passés entre les balles… D’avoir échappé aux baïonnettes, aux grenades, aux mines, au gaz… La bataille est finie.
Au pied de la colline, dans la terre labourée par les obus, on retrouvera une épée rongée par la rouille… Incongrue…

La plaine hivernale est jonchée de cadavres.