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Luuce

Luuce

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L'impact des gouttes sur le métal crevait le silence dans un rythme syncopé.
L'essence s'était frayée un chemin jusqu'au pot d'échappement et fuyait la carcasse métallique comme le sang d’un trou d’aiguille.

– Combien de temps avant l’explosion ? –

Le soleil pâle du matin projetait l’ombre des feuilles sur l'ossature d'acier. A l'intérieur du véhicule, aucun mouvement n'était perceptible. Une roue se dressait vers le ciel tandis que reposait au sol le toit de la voiture, écrasé de tout son poids. L'émanation de gazole mêlée aux effluves d’humus se mélangeait au goût de fer qui s'installait dans sa bouche.

Elle inclina la tête afin de remettre de l'ordre dans cette scène qui n’avait aucun sens.

– Aucun mouvement. –

Le siège auto retenait toujours le petit corps immobile qu'il devait protéger.
Le rehausseur, lui, ne contenait plus rien.
A l'avant, le tissu dégonflé de l'airbag s'étalait sur le volant et la planche de bord, plus aplati et plus rouge au niveau de la tête du conducteur. Le sang commencerait à figer d'ici peu et les cheveux bruns s'agglutineraient bientôt en grosses mèches plus sombres. Un bras mou, plaqué sur le vitrage, formait un angle peu commun. A l'arrière, un doudou usé par les nuits sombres à veiller et les chagrins à consoler offrait son sourire à travers le rideau de protection solaire.

– Il y a urgence. –

Érigé au milieu du talus, tel un hommage absurde à César, la compression gisait là, entravant son mari et ses enfants.
La voiture avait pris le large au détour d'un virage mal négocié et pourtant si souvent emprunté.
Elle avait beau regarder, aucun signe de vie ne se manifestait à l’intérieur.

– Ressaisis-toi. –

Ils étaient partis quelques minutes avant elle, les enfants jetant des bisous avec leurs mains pendant que le mari manœuvrait pour sortir. Une fois les derniers gestes d'au revoir dissipés, elle avait fait le tour du jardin, replacé là une trottinette, ici un ballon. Des gants attendaient sur un bras de brouette.
Près de l’établi, elle remisa le râteau, un seau, poussa du pied l’arrosoir et replaça les gants sur leur crochet.
Revenant sur ses pas, elle remarqua la trace au sol, témoignage exact des mouvements de la voiture.
Le liquide de frein, sans aucun doute.
Une fois à l’intérieur, elle vérifia l’âtre de la cheminée dont les braises continuaient à diffuser une chaleur douce. Elle balança quelques bûches, attisa le feu jusqu'à la flamme et s’avança vers la cuisine. Une tasse à café vide traînait sur le plan de travail de la cuisine. Elle la déposa dans l’évier, se détourna, vérifia le gaz. Tout était prêt.

– C’est une question de secondes. –

La vieille paire de pantoufles n’avait pas pu faire assez de pas pour rejoindre le placard à chaussures. Elle attendait une main secourable pour l’y encourager. De même que le linge sale resterait là, abandonné au sol, démuni face à la panière à linge. Dédaignant leurs appels à l’aide, le reflet dans la baie vitrée happa son attention. Elle plaqua et lissa une mèche. C’est vrai que ça la changeait beaucoup ces cheveux courts et si clairs.

– Allez. –

D’un geste large, sûrement un peu théâtral pour qui l’aurait surpris, elle avait refermé le logis derrière elle. Un dernier coup d’œil, histoire d’être sûre, un simple tour de clé, la partition se jouait sans fausse note.

– Il faut agir plus vite. –

Une route unique reliait le fond de la vallée au réseau principal. Une départementale bucolique.
Les secondes égrenées au compte-goutte l’avaient accompagnée jusqu’au virage.
Le temps s’était alors suspendu. Accroché aux hautes branches des arbres, il couvait la scène dans une cinglante attitude surréaliste.

Interdite, les pieds comme enracinés et les yeux rivés sur la tôle pliée, elle fouilla dans son sac. Elle fit tomber ses clés, son porte-monnaie, son rouge à lèvres ! De colère, elle renversa tout le contenu par terre, secouant de toutes ses forces le fond en cuir. Portable enfin en main, elle composa le 112.

– On ne sait jamais. –

La tonalité résonnait à son oreille comme une pièce jetée dans un puits à souhaits.
Son esprit divaguant se perdit dans les cheveux blonds immobiles à l’arrière quand, au bout du fil, une voix sans âme lui posa les questions d'urgence : « Lieu exact de l'accident, combien de personnes dans le véhicule, signe de vie ».
Une fois les réponses usuelles apportées, elle raccrocha.

– Dépêche-toi. –

Refoulant les larmes qui se pressaient derrière ses paupières, elle déboîta la coque de l’appareil, ôta la carte SIM qu’elle jeta à terre rageusement et l’acheva d'un coup de talon.

Elle fourra ses affaires éparpillées dans son sac et observa la route.

Toutes sirènes hurlantes, les secours arrivèrent sur place rapidement.

Quand elle les croisa, elle roulait déjà à vive allure.
Les ongles enfoncés dans le skaï du volant, le souffle court, elle remâcha une dernière fois la question de l'opérateur : « Madame, connaissez-vous ces personnes ? ». Elle revit les petites mains, les sourires de ses enfants, la nuque de son mari, son regard dans le rétroviseur.

« Non, je ne les connais pas. »

Et elle se détendit.