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#Explorateur 

LN26

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Il fut un temps où tout territoire où il se rendait était nouveau et merveilleux. Les autochtones étaient toujours ravis de rejoindre la civilisation qu’il représentait, et lui aimait discuter et découvrir de nouvelles coutumes. A leur contact, il avait appris de nouveaux langages. Java était son lieu préféré ; il y revenait souvent sur ordre du Seigneur, car celui-ci avait régulièrement besoin des ressources de l’île, qui paraissaient illimitées. L’explorateur obéissait à son maitre au doigt et à l’œil (mais surtout au doigt). Les premiers mois, celui-ci avait semblé satisfait du travail de son plus loyal serviteur. L’explorateur était rapide. Sur les ordres du Seigneur, il prenait les chemins les plus ardus : il pouvait se rendre si loin en si peu de temps... Et il aimait ça. Il aimait s’éloigner de ses racines, de sa maison pour parcourir les routes. Plus le chemin était long, plus le plaisir était grand.

Mais, un jour, son monde montra ses limites. Il aurait dû le savoir : l’infini n’est que théorique. Le mensonge fut révélé. Le monde n’était pas une sphère, n’avait jamais été une sphère, car il en arriva au bout. Son monde était un disque, et il en connaissait tous les recoins. Son maître se désintéressa de lui mais ne l’abandonna pas complètement. Il faisait appel à l’explorateur pour le guider de temps en temps dans le monde que celui-ci connaissait si bien. Et l’explorateur, reconnaissant, continuait d’exécuter ses missions sans arrière-pensées. Cependant, l’euphorie du début était rapidement retombée avec cette découverte. Mais, même si les contrées qui défilaient sous ses pas étaient connues et reconnues, il se consolait en se disant que lui seul avait tant exploré. Il fallait se contenter de ce qu’il avait, et il avait beaucoup plus que n’importe qui, excepté le Seigneur lui-même peut-être...

Puis, le maître engagea un nouvel explorateur : un navigateur, un seigneur des mers. Le monde changea à nouveau. Tandis que lui avait toujours passé sa vie sur terre, le navigateur offrait un tout autre horizon. Du jour au lendemain, l’attention du Seigneur se reporta sur sa nouvelle recrue. Le navigateur était rusé et intelligent. Il se fit bientôt appeler le Renard. Son monde à lui paraissait immense et en constante expansion. Le Seigneur ne faisait plus appel à l’explorateur que ponctuellement, pour des missions rapides et sans intérêt : faciliter l’installation des nouveaux arrivants, rechercher des ressources dans une contrée maintes fois explorée...

L’admiration de l’explorateur vis-à-vis du Renard se mut peu à peu en une envie dévorante. Le Renard ne cessait de faire de nouvelles découvertes, de rencontrer de nouvelles personnes qu’il abandonnait aussitôt, laissant à l’explorateur le soin de leur trouver un nouveau lieu de résidence dans son monde – ce monde fini qui ne pourrait bientôt plus accueillir de réfugiés. Le Renard, quant à lui, sautait de succès en succès, et il s’enhardit. Tandis que l’explorateur avait toujours suivi les ordres de son maître à la lettre, le Renard n’en faisait parfois qu’à sa tête, ce qui n’était pas pour déplaire au Seigneur. L’explorateur se mit à jalouser cette forme de courage qui lui faisait défaut.

La maladie arriva d’un coup. Le navigateur revenait d’un voyage dans des eaux troubles avec, à son bord, le malheur. Le virus se propagea très vite, infectant tous les habitants des lieux environnants. Le Seigneur réagit rapidement pour endiguer la contamination en mettant en quarantaine les victimes de la maladie. L’explorateur en réchappa de peu. Son monde était transformé : il n’était pas plus grand mais bien plus sinistre. Il lui fallait porter une constante attention à l’endroit où le menaient ses pas pour ne pas entrer dans une zone infectée.

Le Renard se fit discret un moment après la catastrophe mais ne tarda pas à recommencer ses dangereuses escapades. Le désespoir devint monnaie courante. Le Seigneur se mit à employer des assassins pour supprimer les porteurs de maladie et lui, l’explorateur, il se devait de les guider et de fermer les yeux. Et sa jalousie envers le Renard, source de ce fléau, se changea en haine.

Une lueur d’espoir s’alluma dans le cœur de l’explorateur quand il comprit que sa haine était partagée par le Seigneur. Il le comprit tout naturellement quand son maitre lui fit rechercher discrètement les fichiers de désinstallation du Renard. Il voulait laisser sa chance à un autre navigateur au tempérament moins ardent. Un certain « Chrome »...