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Elle aimait la couture et le jardinage. Plus encore, elle aimait ses enfants. Elle en avait eu deux, et tous deux avaient quitté la maison avant de devenir grands.
Il n’était pas possible de vivre avec elle.
Personne ne pouvait, personne ne le faisait.
Elle vivait seule dans son appartement, mais son répondeur téléphonique disait : « Vous êtes bien chez Blanche, David et Solange ». Comme si. Comme si les enfants étaient restés. Comme si tout avait été normal. Une vie tranquille, une famille, une vie de famille.
Elle avait même adopté un chien. C’était sa seule compagnie.
Lorsqu’elle était calme, elle était vraiment très gentille. Emouvante, même. Mignonne. Elle partageait volontiers ses souvenirs, du temps de sa prime jeunesse à la campagne, où son frère vivait toujours.
Et puis la crise venait, lentement mais sûrement.
Et tout devait être dévasté. Il fallait se méfier, on s’agitait, on commençait à détruire les choses. Plus de médicaments, à la poubelle les médicaments, dehors. Dehors le médecin, cet incapable. Le remède paraissait pire que le mal. De plus en plus et de plus en plus fort. Et le mal pouvait reprendre le dessus.
Un matin, elle a allumé le gaz.
Elle a fouillé l’appartement, elle était sûre d’en avoir. Elle en avait quelque part, mais où. Elle en a trouvé, il fallait bien se protéger.
Sur le feu de la cuisinière à gaz, elle a placé sa vieille cocotte-minute en aluminium. C’était la même que celle où elle préparait sa fameuse blanquette de veau. Mettre la viande, mettre l’eau froide. Faire bouillir, ne pas couvrir. Ecumer. Ah ça, pour écumer, elle écumait. Elle allait éclater, elle ne se laisserait pas faire, ça non. Elle le sentait qu’elle allait éclater, on allait s’en souvenir. Dans la cocotte, pas de bouquet garni cette fois. Puisque tout le monde s’en moque, et des oignons, et des carottes. C’est bien, c’est bien, la cocotte-minute s’occuperait de ça aussi.
Cet abruti de voisin qui croit qu’on ne voit rien, qui met ses sales pattes sur la boîte aux lettres. Et le facteur tout mielleux qui ne se souvient pas s’il y avait du courrier ou s’il n’y en avait pas. Tous des sournois, là, à se moquer sans cesse de tout, à poser des pièges.
Quand elle était petite, elle était toute timide, elle aimait bien être tranquille. Elle jouait sous la chaise de sa maman au jardin public. Déjà les autres voulaient l’embêter, ça commençait. Son frère était intéressant, il avait plus de cadeaux, on disait qu’il était beau, qu’il était grand, qu’il était intelligent. Alors sa mère le regardait, lui, et seulement lui. Elle faisait tout comme il fallait pourtant, quand elle était petite. Elle faisait ses devoirs, elle essayait toujours de tout bien faire mais ça n’était jamais suffisant, on ne lui disait jamais que c’était bien.
Ce n’était pas elle qui avait commencé, non.
Heureusement qu’il y avait eu Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus. Elle aussi avait été bien malade. C’est Dieu qui nous aime, c’est Dieu qui compte, il faut faire des sacrifices.
Elle en avait fait, des sacrifices, on ne pouvait pas dire le contraire. La fatigue la gagnait, parfois, mais c’était bien normal. Et tout le monde se mettait en travers, personne ne comprenait.
On lui avait pris son argent, elle n’avait presque rien hérité de ses parents. On ne l’invitait plus aux baptêmes, à rien. Ils s’y étaient tous mis pour monter ses enfants contre elle, alors qu’elle n’avait rien fait de mal.
Alors les enfants étaient partis, à cause de quoi, on n’a jamais bien su, encore un mystère fabriqué par leur père alors qu’il ne s’en occupait jamais. Et puis les assistantes sociales qui s’en étaient mêlées, de vraies hyènes. Elles arrivent, elles inspectent, elles mettent leur nez partout, elles critiquent tout et voilà le résultat.
On l’avait vu le résultat.
C’était pour ça, l’huile dans la cocotte. Si elle avait eu les moyens, elle aurait fait autrement. L’huile, elle en avait, c’était de l’huile qu’elle avait achetée pour la friteuse, avant. La friteuse est restée dans son carton d’emballage. Sans les enfants, pas envie de faire des frites. La cocotte, ça sert à tout, même pour préparer la nourriture de la petite chienne. Voilà pourquoi.
Ça les amusait de la voir aller et venir toute seule comme une pauvre fille. Ils pensaient qu’elle était bonne à rien, bien sûr. Tout ce qui les intéressait, c’était de savoir ce qu’elle faisait pour le répéter et l’empêcher de le faire. On lui avait pris son courrier. Si les enfants avaient écrit, elle ne pouvait pas le savoir. Les enfants pouvaient envoyer un mot à tout moment, qu’est-ce qu’ils en savaient. Si ça se trouve, ils avaient pris toutes les lettres de David, toutes les lettres de Blanche. Et ils s’étaient amusés avec. Peut-être qu’ils les avaient brûlées. Ou qu’ils en avaient fait des petits bouts, déchirés, avant de les jeter à la poubelle.
Alors quand l’huile a été bien chaude, elle est allée voir à la fenêtre. Dehors, les enfants stupides des voisins stupides jouaient, ils se crachaient dessus et couraient autour du tourniquet. Il y avait un petit peu de vent, on voyait les plus petites branches des arbres qui bougeaient.
Elle est revenue vérifier l’huile, elle était prête.
C’était un peu lourd mais elle pouvait le faire. Elle est retournée à la fenêtre et elle l’a ouverte en grand. Le voisin du troisième arrivait.
Elle s’est dépêchée de retourner à la cuisine. Elle n’a même pas arrêté le gaz. Elle a pris la cocotte et est revenue, à pas presque tranquilles mais sans respirer, c’était lourd, il fallait, il fallait faire attention mais il fallait le faire.
Tandis que le voisin s’approchait de la porte de l’immeuble, dehors, elle s’approchait de la fenêtre située juste au-dessus. Et chacun avançait comme vers le seuil de son destin.
Ce midi-là, personne n’a déjeuné dans l’immeuble. C’était cordon bleu de police tout autour.
Un homme a été défiguré par un jet d’huile bouillante. L’auteur des faits a été admis en soins psychiatriques.