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 Instant de vie Humour

Equation à deux inconnus 

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Plus de cinq minutes qu’ils étaient face à face et Gérard ne savait toujours pas à qui il s’adressait.
C’était tout de même fou comme situation, mais il avait l’habitude ! Il connaissait tant de gens, des clients, des anciens copains de lycée, des partenaires occasionnels de tennis, les parents de copains de son fils. À la banque c’était un tel défilé qu’il ne pouvait se souvenir de tous. Il lui arrivait fréquemment de rencontrer certaines personnes sans arriver à mettre un nom sur leur visage, sans savoir où il les avait vus ni qui ils étaient. Mais cela lui revenait toujours, tôt ou tard. Il considérait cela comme des mini bugs. Cependant aujourd’hui, il avait beau faire fonctionner ses neurones à plein rendement, c’était le trou noir.
Il s’était juste absenté du travail pour deux minutes, le temps d’aller acheter un paquet de cigarettes au bar-tabac d’à côté. Après avoir poussé la porte de l’estaminet, il avait balayé la petite salle du regard et s’était attardé légèrement sur le seul client au bar, un homme d’environ soixante ans, vêtu d’un bleu de travail.
Doté d’une bonne éducation à laquelle s’était rajoutée au fil des ans l’affabilité nécessaire à la bonne pratique des relations avec la clientèle, Gérard offrait naturellement un visage ouvert, abordable et souriant. L’homme au comptoir avait rivé son regard au sien et avait répondu à son sourire en le saluant de la main. Gérard, en bon commercial, s’était dirigé vers lui la main tendue pour une poignée de main qui semblait s’imposer, puis lui avait demandé :
— Comment allez-vous ?
L’autre de répondre :
— Ah c’est pas la forme aujourd’hui !
Ça allait lui revenir... En attendant le déclic il prit une mine de circonstance :
— Ah bon ! Et qu’est-ce qui vous arrive ?
— C’est ma femme ! Elle est à l’hôpital depuis une semaine.
— Oh je suis désolé...
Bon sang ! Mais qui c’était ce type ? Quoi dire ? Demander de quoi souffrait sa femme ? À supposer que l’homme soit un client, si sa femme était malade depuis un bon moment, lui, le banquier, l’homme à qui on se confie volontiers, était censé le savoir. Mais là, rien ne lui venait. Le néant. Et le déclic ne venait toujours pas.
Heureusement pour lui, le pauvre homme avait continué sur sa lancée sans attendre de réponse :
— Elle a eu une attaque. Bon sang ! Qu’elle m’a fait peur !
Légèrement soulagé, Gérard avait sauté sur l’occasion, affichant une mine affolée :
— Mon Dieu ! Et comment va-t-elle maintenant ?
— Ça va mieux... ils lui font des examens. Elle a passé un électrocardiogramme, une radio, des prises de sang. Bref on s’occupe d’elle. Mais c’est surtout ma fille qui m’en fait voir.
Dans la tête de Gérard, les idées s’entrechoquaient : mince, la fille ! C’est peut-être elle que je connais. Une collègue ? Non je ne pense pas. Son père ne saurait pas qui je suis. Une cliente ? Une voisine ? C’est possible... Une amie ?
Mais le bonhomme était loquace et ne semblait pas remarquer le trouble du banquier.
— Elle n’a pas le temps de venir voir sa mère, ça lui fait trop de route.
Et maintenant Gérard déduisait, raisonnait : la fille n’est pas d’ici ! C’est déjà ça !
— Pourtant ce serait bien qu’elle soit là ! Vous comprenez, moi je n’ai pas l’habitude d’être tout seul, les repas, le ménage, les courses et tout le reste, c’est pas trop mon truc.
Un artisan peut-être ? Il est en bleu de travail. Plombier, couvreur, électricien. Gérard énumérait in petto tous les corps de métiers qui avaient effectué des travaux chez lui. Il sentait les prémices d’une bonne migraine et aurait payé cher pour se trouver à cent lieues de ce maudit tabac. Néanmoins il afficha un sourire compatissant :
— Ah oui ce n’est pas toujours facile ! Mais les jeunes sont ainsi faits. J’espère que votre femme pourra bientôt quitter l’hôpital et que ce ne sera qu’un mauvais souvenir. Excusez-moi, mais je vais aller chercher mon paquet de cigarettes car le travail n’attend pas...
— Oui, oui...
L’homme avait l’air un peu sonné et aurait certainement souhaité continuer à raconter ses tracas. Quant à la pauvre cervelle de Gérard, elle frisait l’implosion. Il se sentait de plus en plus mal et ne voyait pas comment se sortir de ce mauvais pas. L’autre allait attendre qu’il ait pris ses cigarettes pour reprendre la conversation. L’idée lui vint d’aller demander discrètement au buraliste s’il le connaissait.
Mais il fut devancé par son nouvel ami, qui le regarda de nouveau et lui dit :
— Au fait, vous, vous êtes qui ?