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On était du genre migrateur, tous les deux. Incapables de rester longtemps à la même place, nous ressentions un insatiable besoin d’aller voir ailleurs, de porter nos rêves plus loin, toujours plus loin, comme si l’horizon, lutin farceur dans un jeu de cache-cache truqué, nous appelait sans cesse à venir débusquer des trésors introuvables.
Nous nous étions rencontrés dans une auberge de jeunesse, dans une ville surpeuplée de l’Inde utopique des années soixante-dix, dans les senteurs d’épices et de marijuana, avec la musique des Doors, ou des Rolling Stones en toile de fond. Elle s’appelait Cynthia, elle avait vingt ans, venait de l’Oregon et brillait cette beauté discrète et naturelle des filles qui se foutent d’être belles. Elle était en route pour Katmandou, moi aussi.
On vivait d’amour et d’eau fraîche, on survivait de petites combines, de petits trafics. On travaillait sur des bateaux pour payer notre passage, dans des hôtels, des restaurants, en échange de repas et de quelques sous, on troquait des épices contre de l’ivoire, de l’ivoire contre du haschich, du haschich contre de l’opium, puis de l’opium contre de l’héroïne. Et on consommait, bien sûr.
Les Indiens croient à la réincarnation, après la mort. Les oiseaux, quand ils perdent leurs ailes, deviennent-ils des plantes ?
L’Inde, le Népal, le Sri Lanka qu’on appelait encore Ceylan, et même le Pakistan, il fallait bien qu’on passe de temps en temps quelques frontières. Les problèmes de visa, c’était notre seul souci. Pour le reste, les choses nous paraissaient tellement faciles, nous nous sentions tellement libres. Le shilom du matin nous importait plus que la nourriture, puisque l’herbe nous permettait d’oublier la relative misère dans laquelle nous végétions. Nous croyions découvrir ce pays, nous ne faisions que le survoler, sur un nuage psychédélique où n’habitaient que des Occidentaux. C’est dans la chambre d’un hôtel sordide, à Katmandou, en compagnie d’un couple d’Allemands et d’un Néo-zélandais que nous nous sommes fait notre premier shoot. C’était de l’héroïne presque pure, on l’avait échangée contre quelques acides. Le flash fut magnifique, porté par l’ambiance mystique de ce pays et les rêves fous d’une jeunesse en perte de repaires ; on croyait toucher le nirvana. Alors évidemment, on a réitéré l’expérience. Ce n’était pas difficile de s’en procurer, à chaque coin de rue, il y avait toujours quelqu’un prêt à vous vendre quelque chose. Seulement, on a commencé à moins voyager, à se restreindre à une espèce de zone de confort où on était sûrs de croiser invariablement les mêmes personnes : le dealer qu’on enrichissait et pour qui nous étions interchangeables, les quatre ou cinq copains avec qui nous partagions la seringue, quelques lambeaux de rêve et un peu de nourriture.
On maigrissait, tout en devenant plus lourd, de moins en moins mobile, de moins en moins aérien. Le chanvre indien nous avait fait planer dans des contrées joyeuses et colorées, la poudre blanche nous retenait dans ses griffes noires, nous enracinait dans cette terre qui nous devenait de plus en plus étrangère. Et pourtant, plus nous nous enlisions, plus nous nous sentions déracinés. La découverte d’autres traditions, d’autres cultures, d’autres peuples, nous avait attirée sur ce sol oriental, nous laissant libres de nous y promener dans l’insouciance du poète, nous sentant partout chez nous, et nous avions goûté à tout ce que cette terre généreuse nous offrait. Même à son suc le plus vénéneux.
En quelques semaines, la came nous avait tout pris. Notre beauté, notre jeunesse, notre désir de pousser plus loin nos rêves. Nous avions vendu nos passeports pour quelques grammes de blanche, nous avions troqué le nirvana contre des paradis artificiels. Cynthia est morte un soir, d’une overdose, dans un squat puant de Katmandou, me laissant seul, une seringue dans le bras, plantée là, dans ma veine, comme une racine maléfique.