Temps de lecture
4
min

Drop 

Loustik65

Loustik65

214 lectures

150 voix

L’impact des gouttes sur le métal, c’est à ça qu’il songeait à l’instant présent, devenir acier, résister. Coûte que coûte, goutte à goutte. Résister à ses souvenirs qui s’enchaînent au rythme de chacune d’elles. Un passé qui défile lentement, cruellement.
Une perle d’H2O, une pensée, une larme de là-haut, une souffrance.
S’il le pouvait, il en pleurerait, mais ses iris sont trop occupés à gérer cette chute d’eau. Il tente d’oublier ce qui lui fend le cœur, le sort de sa femme et de son gosse.
Le temps s’est figé. Pourtant il compte, les secondes, celles qui s’écoulent entre chaque goutte avant qu’elle ne le torture, toujours au même endroit. Il y a ce son, ce ploc, qui fracasse ses tambours, métronome de la douleur, obsédant, incessant.
L’eau.
Quelques atomes qui explosent Shawn, mais réveillent sa conscience. Il n’a aucune idée d’où il se trouve, tout est allé si vite. Entre la fréquence et l’humide, l’impact et le supplice, il tente de réfléchir, de comprendre. Son esprit est embrumé et son corps comme bâillonné, impossible de bouger, excepté les poignets. Il fait noir, un noir aussi dense que celui qui porte les étoiles, un noir de nuit d’aveugle.
Il doit être attaché sur une sorte de table, ou une planche, qui le maintient au contact de ce liquide qui le rend fou. De la flotte, qui lui tombe, inlassablement, sur l’œil droit, avec une précision chirurgicale. Une pupille et un cristallin qui n’en peuvent plus d’être martyrisés. 125... 126... Shawn compte, toujours. Des chiffres pour oublier son agonie.
Au début c’était presque soutenable, mais très vite elles lui parurent plus pesantes, plus présentes, plus dures. Ce fut d’abord une sensation d’extrême sécheresse qui provoqua la paupière jusqu’à la rendre épileptique. Des battements de cils aussi frénétiques que ceux d’une libellule qui lui faisaient déverser des rigoles de larmes. Rapidement submergé, le dérisoire bouclier de chair d’un œil en déroute déposa les armes plus vite qu’un Vercingétorix. Le supplice évoluait à chaque impact de manière différente. Shawn pensait gant de boxe, puis coup de poing, puis coup de crosse, puis coup de couteau, couteau à dent qui lui déchire lentement le globe oculaire. La masse aqueuse plongeait dans l’œil, mais aussi dans tout l’intérieur de Shawn, comme si elle le frappait directement au cortex. Ses cogitations ne l’empêchaient pas de crier à l’aide, mais rien, pas de réponse, pas un bruit autre que celui qui l’obsède. Analyser, se souvenir.
C’est étrange, mais il a le sentiment d’être drogué, sa pensée est ralentie comme un gastéropode sous sédatif, sa tête lourde comme un piano. Au bout de quelques minutes, les éléments lui reviennent peu à peu en mémoire. Son informateur, la ruelle toute pourrie, une porte dérobée d’une salle de gym appartenant aux Yakuzas, et puis, plus rien. Journaliste indépendant, il enquêtait sur un trafic de déchets radioactifs via de fausses entreprises. Une horreur, des bateaux affrétés pour balancer leur saloperie sur des plages africaines bien planquées, mais pas des autochtones... Des dépôts sauvages qui provoquent de multiples dégâts sanitaires sur les villageois des alentours.
C’est après un passage de Médecins sans frontières, qui avait alerté les autorités locales – sans succès, étant donné qu’elles trempaient dans le business jusqu’au cou –, que Shawn décida d’enquêter. Il en est certain maintenant, ce sont eux qui le torturent. Plus il se remémorait les faits, plus il regrettait de s’être attaqué à plus fort que lui. C’est clair, ils allaient le buter, il en savait trop. Le carte de presse attend la mort, se dit que tout est fini, que sa famille est sans doute déjà flinguée, braille à l’aide dans tous les sens. Il se met à sangloter malgré une cage thoracique qui peine à se gonfler d’air. Un oxygène saturé de poussière, une odeur qui pue la mort.
Soudain, Shawn perçoit des vibrations au loin,
— Ça y est, ils sont là, se dit un Shawn qui vient de comprendre que sa dernière heure est sans doute arrivée.
Ce sont des pas, plein de pas, lourds, rapides, déterminés à en finir, qui s’approchent accompagnés d’un énorme vacarme au son grave et assourdissant. De plus en plus tout vibre, résonne, le reporter se demande à quelle sauce il va se faire bouffer, s’imagine le pire du pire. D’un coup c’est le fracas, un bruit de tôle strident, comme une vieille porte métallique qui souffrirait d’arthrose. Un son qui fusille Shawn à presque en défaillir. En ouvrant les yeux une fois le vacarme terminé, le journaliste aperçoit un point lumineux d’un blanc étincelant.
— Je suis mort, se dit-il, pense au récit de ceux qui ont côtoyé la faucheuse pour en réchapper.
L’aveuglante lueur s’agrandit, devient de plus en plus insupportable. Puis, ce sont des mains, une multitude de mains, qui plongent en sa direction.
— Ça va en dessous ? Tenez le coup, on est là, tout va bien se passer.
Les pupilles de Shawn s’ouvrent en grand. Mais ce n’est pas Dieu qu’il entrevoit, seulement deux uniformes jaunes et argent des pompiers d’Okinawa qui venaient de le détecter par scanner, accompagnés d’une grue de déblayage.
— Vous êtes blessé ? Vous pouvez bouger ?
Shawn répond faiblement que non, qu’il souffre de partout. Les sauveteurs l’évacuent avec précautions, c’est de sa civière qu’il comprend qu’un tremblement de terre vient d’avoir lieu, qu’il était coincé sous un amas de débris, qu’aucun gangster n’en voulait à sa vie. Une existence qu’il retrouvait, fracturée, contusionnée, mais vivante. Une fois hors de danger, son premier réflexe fut de demander aux pompiers de prendre des nouvelles de sa famille. On lui apporta un smartphone qui criait que tout allait bien. Sa femme et son gamin avaient échappé au séisme, habitant une zone épargnée par la colère du sol. Il était soulagé, heureux, malgré les os brisés et son œil triplé de volume, ne pensant qu'à une chose, les retrouver, et les serrer fort dans ses bras.

Une fois rétabli, Shawn abandonna son enquête après l’avoir posté sur internet via un site communautaire, ce qui mit fin au trafic rapidement et le fit connaître du grand public. Il publia ensuite le récit de son aventure japonaise, ce qui le mit à l’abri des Yakuzas, mais également des tremblements de terre, l’ex-reporter s’étant juré ne plus jamais remettre ne serait qu’une once de phalange sur un sol qui avait bien failli l’engloutir comme un ogre affamé.