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Drame de Fer 

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— Barnabé ! Enfin, faites attention !
Le pauvre bougre avait, une fois n’était pas coutume, trébuché sur un câble qui traînait avant de se prendre de plein fer une haute étagère et de déverser son contenu sur le sol de l’usine. Le résultat de sa maladresse était un amas pyramidal de poutrelles en métal, pièces à présent inutilisables.
— Mille excuses, madame. Ce n’était pas…
— Votre faute, oui, nous savons. Nous commençons à être rôdés à votre discours, mon pauvre Barnabé. Bon, nous disions…
Mme Bourdieu se tourna vers son interlocuteur qui tenait curieusement son chapeau haut de forme contre son torse, regardant avec émerveillement le tas de métal qui s’était formé à côté du corps de Barnabé étendu sur le sol.
— Hum… continua-t-elle en se raclant la gorge. Je disais, nous disions...
— Vous disiez, reprit distraitement son interlocuteur.
— Non, nous disions…
L’homme semblait catatonique.
— Vous êtes avec nous ? s’agaça Mme Bourdieu.
— C’est ça ! Exactement ça ! jubila-t-il.
Exaspérée, elle croisa les bras pour lui signifier son mécontentement.
— Si vous avez prévu de parler par énigmes pour le reste de notre entrevue, prévenez-moi. Je vous laisse avec Barnabé. Étant donné que je ne comprends pas ce qu’il dit la moitié du temps… Vous ferez la paire.
L’homme au chapeau semblait toujours fasciné par cet amas de poutrelles en acier.
— Nous cherchions, nous avons trouvé ! s’écria-t-il.
— Quoi, ça ?
— Oui !
— Mais enfin, mon brave, se désespéra Mme Bourdieu, c’est parfaitement immonde. Vous n’allez pas me faire croire que…
— Regardez-moi cet agencement, cet empilement. Sa pointe dressée vers le ciel, comme si rien ne pouvait lui résister. Barnabé, vous êtes un génie !
— C’est bien la première fois que j’entends pareille ineptie, s’indigna-t-elle.
Barnabé, un génie ? Il n’était qu’un grand enfant fou cumulant les maladresses…
— La structure vient d’exploser dans ma tête, ça va être grandiose ma chère ! s’enthousiasma l’homme au chapeau.
— Vous n’y songez pas sérieusement ?
Elle tenait en horreur les idées fantaisistes de cet homme qui n’était qu’une parodie d’ingénieur. À côté de lui, ses projets à elle semblaient toujours insipides, sans intérêt.
— Et pourquoi pas !
Il insistait, l’énergumène !
— Ça me semble évident, mon cher…
— Pas à moi.
— Cherchez bien.
— Trop vide ?
— Non.
— Trop froid ? essaya-t-il encore.
— Cherchez mieux.
— Pas assez ambitieux ?
— Vous le faites exprès ?
— Immonde ! s’écria Barnabé.
— Oui, immonde ! Exactement ! valida Mme Bourdieu. Vous avez mangé de l’intellectuel au petit déjeuner, ma parole.
Barnabé rougit devant tant d’égards.
— Révolutionnaire ?
— Non, Gustave, simplement immonde.
— Avant-gardiste ?
Soudain, un éclair de génie. Peut-être tenait-elle enfin le moyen de se débarrasser de ce benêt d’ingénieur. Se mettre en retrait et l’encourager à réaliser cette œuvre colossale pour un échec qui le serait tout autant. Ruiner sa réputation.
— Très bien, M. Eiffel. Si vous y tenez tant…
— Vraiment ?
— Regardons en détail les premiers plans, mais pourquoi pas…
— Merci ! Et merci à vous Barnabé !
Barnabé et Gustave Eiffel… L’apologie de la bêtise humaine au service d’un échec architectural terrible. Une structure risible qui serait raillée sur des générations. La fin de Gustave Eiffel était proche. Enfin, elle tenait sa revanche.