Deux fois rouge Edouard Bonnet

Finaliste
Grand Prix Été 2012

Le renoncement est accompagné d'une sensation insupportable. Peut-être davantage pour un homme, du fait que ce sentiment d'impuissance renvoie fatalement au locataire en dessous de la ceinture. Je n'y peux rien.

Aujourd'hui tu t'en vas. Et moi je deviens une main sur un quai qui s'agite et n'agrippe que du vent.
L'amour que tu m'avais offert de bon cœur, les promesses qui semblaient indéfectibles, le goût de ton entrejambe se font la malle sans autre forme de procès.
Le ciel a pleuré ton départ dès que j’ai traîné mes pas lourds de notre histoire hors de la gare. Il m’a au moins fait économiser ça, il a répandu à ma place les larmes que je me refusais de verser.

Je suis rentré dans l'appartement où ton fantôme prenait des positions lascives et obscènes, où il m'invitait à revivre une compilation de nos meilleurs moments, notre « best-of ». Je lui ai dit d'aller se faire mettre, me suis mis en route vers la cuisine puis me suis débouché la bouteille de Pomerol qu'on se gardait pour une grande occasion. Unilatéralement, je décidais que c'en était une.

En voulant préparer des patates, je me suis épluché le doigt, juste un bout de rien du tout en fait. Et le sang a coulé, et je n’ai pas voulu l’arrêter. Le rouge rubis perlait depuis mon index jusque sur le linoléum bleu de la cuisine, et je regardais, amusé par le petit désordre que je venais de créer. C’était rien mais c’était beau c’était beau mais ce n’était rien.

Le doigt maintenant bien sanguinolent, j'ai attaqué sérieusement la bouteille de rouge. Les patates n'ont jamais été pelées, mais le Pomerol s'est bien vidé. Je me suis saoulé pour faire le plein. Pour affronter mon lit vide. Pour dormir sans que mes pensées sordides viennent m'en empêcher. Je me mets des caisses pour me foutre la paix, prendre un peu de distance avec ce type triste qui a tendance à casser l'ambiance et avec qui je vis depuis ma naissance.

Un remugle de tabac froid est parvenu à faire frémir mes narines pourtant anesthésiées quelques heures plus tôt, par deux bouteilles et demie de Pomerol, Bordeaux, Pessac-Léognan. Alors que j’entrepris, non sans mal, de m’extirper du lit, une simple constatation me fit inexorablement rechuter sur le couchage. « Elle est partie ».

Le prix est terminé mais vous pouvez continuer à aimer.
Signaler un abus

à découvrir
du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS
1019 lectures 71 votes

Quelle que soit l'issue de cette nuit, elle allait être mémorable, pour moi, pour la ville, pour l'humanité peut-être bien. Je me trouvais appuyé au zinc d'un ... [+]

Finaliste
Grand Prix Printemps 2013

à découvrir
de la même thématique

TRÈS TRÈS COURTS
1466 lectures 118 votes

Une jeune fille court. Son souffle est rapide, désordonné. Elle court à perdre haleine sur le sentier qui court, lui aussi, le long de la plage. Mais lui, il n’est pas désordonné. Il fait sa ... [+]

Lauréat
Grand Prix Été 2011

à découvrir
au hasard

TRÈS TRÈS COURTS
229 lectures 16 votes

Depuis trois jours il neige sur Kaboul, je vais rejoindre mon amie, j’ai quelque chose d’important à lui dire. Non, pas par téléphone. Le taxi glisse dans les rues de boue et de neige ... [+]

Finaliste
Grand Prix Printemps 2014

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte