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 Merveilleux Fantaisiste

De la condition du poisson rouge 

Mathieu Jaegert

Mathieu Jaegert

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« Les poissons rouges naissent libres et égaux à l’étroit dans un bocal, et finissent tous au même endroit. »
Je partageais cette conclusion désormais répandue dans la littérature jeunesse contemporaine. La phrase trottait dans ma tête à mon arrivée sur les berges. Ils terminaient tous leur vie dans une rivière. Ce principe m’avait guidé ici avec Oscar, le poisson rouge de Karl. Il me l’avait confié après une brève accolade au bocal en guise de cérémonie d’adieu. J’avais accepté, certainement pour rentrer dans la peau de ces héros modernes se résignant toujours à libérer Dudule ou Aristide de leur geôle transparente.

Marchant d’un pas décidé le long de la rivière, je pensais naïvement la remonter alors que je la descendais depuis une demi-heure. Un autochtone m’avait alerté. Il avait balbutié de sombres explications à propos de rives droite et gauche, mais je n’avais pas eu le temps de m’attarder sur ces considérations spatiales. Pour ma défense, il fallait reconnaître que trouver un sens à un cours d’eau sans eau était une gageure ! À sec, elle était à sec, complètement tarie. Ce n’était pas la mer à boire, certes, mais bien une rivière assoiffée. En découvrant son état un peu plus tôt, je m’étais liquéfié. Il y avait anguille sous roche. Évidemment, il n’y avait pas trace de la moindre anguille, et il n’y avait ni l’ombre d’un poisson ni l’ombre d’un doute : quelque chose clochait. J’avais donc décidé de trouver la source de l’énigme pour donner un nouveau sens à ma venue. Quel genre de rivière était-elle pour oser se dérober de la sorte ? Une fois la fausse route admise, j’avais fait demi-tour en quête d’éléments auprès des riverains, autrement dit, des habitants de la rive.

J’avais évité de questionner les saules qui semblaient pleurer l’absence de l’eau. À la recherche d’indices, je m’étais retrouvé sur de gros cailloux et autres gringalets galets. Un castor y rongeait son frein à défaut de ronger autre chose, se contrefichant du poisson rouge et encore plus de ma théorie sur les contes contemporains. Une seule chose l’intéressait, le retour de la rivière et de matières à se mettre sous la dent. Un peu plus loin, un villageois m’avait assuré que cette fugue était une première. La rivière avait habituellement le débit emphatique et nerveux de ses affluents aux noms pompeux. Des torrents jamais dormants aux patronymes pourtant ronflants. Je commençais quand même à me demander si elle ne m’avait pas senti venir avec mon idée à deux balles et mon poisson.
Au bout d’une heure supplémentaire d’escapade, j’avais croisé un pécheur. Il semblait lui aussi désorienté, comme trahi :
« Vous savez, elle a ses hauts et ses bas, des humeurs inégales, mais je n’avais jamais vu un bas aussi bas ! Pourquoi êtes-vous à sa recherche ? »
À peine le temps de marmonner quelques mots inaudibles que je reprenais ma marche. Sans finalement savoir où j’allais, ce que je cherchais, et sur quoi j’allais tomber. C’était agaçant, une rivière se faisait la malle et je me montrais incapable de trouver une explication qui coulait de source. Cette histoire avait de moins en moins de sens, je n’y voyais goutte. Il fallait que cela cesse.
Je finis par entendre un bruit continu qui s’amplifiait à mesure que je progressais.
Un bruit d’eau.
C’était une chute.