870 lectures

27 voix


Les paroles de la comptine lui revenaient sans cesse à l'esprit, mais il ne parvenait pas à se souvenir de la dernière strophe.
Un, deux, trois, nous irons au bois.
Ce n'était pas le moment de se laisser déconcentrer. Elle lui avait dit : « J'en ai pour dix minutes. » Il avait caché le téléphone mobile sous un coussin du canapé. Elle était sortie pour une emplette de dernière minute. Dès qu'elle reviendrait, il l'accompagnerait à l'aéroport. Mais avant, il fallait insérer la micropuce et bien refermer le boîtier.

Clara avait ouvert la porte, les joues légèrement rosies par la marche, quelques gouttes discrètes de sueur sur son front et ce mélange de fragrances – parfum et odeur corporelle – l'avait assailli comme après un orage d'été, quand la moiteur de l'air qui se réchauffe exacerbe les senteurs. Brutalement, le désir l'avait saisi. Mais déjà, depuis le seuil, elle lui lançait : « Passe-moi mon téléphone, là, sur la table. Tu viens. Mon avion part dans une heure. »
Quatre, cinq, six, cueillir des cerises.

Il conduisait machinalement et l'entendait, en arrière-fond, expliquer les raisons de son voyage. Une obscure histoire de droits avec un éditeur : « Il ne sait pas ce qui l'attend. Après un coup pareil, ce n'est plus possible. Dis-moi, si j'ai tort. » Elle n'attendait pas vraiment de réponse à cette question. Concentré sur la conduite, ses pensées s'envolaient et toujours la comptine qui trottinait.
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf.

« Une bière », avait-il annoncé au serveur qui avait fini par l'apercevoir, perdu au milieu des poussettes et des familles qui fourmillaient sur la terrasse de l'hôtel de ville. La naïve et tentante proximité de cette humanité grouillante ne parvenait pas à le distraire des abysses où le plongeait un spleen sans partage. Une amie oubliée prétendait que se sentir un peu malheureux favorisait le contact ; qu'une blessure amoureuse, même infime, suffisait à laisser passer le fil du sensible. Il trouvait l'idée absurde. À la longue, le malheur rend hermétique.

Elle avait trébuché sur un sac qui traînait entre les tables et, pour conjurer le sort de la gravitation, avait posé la main sur son épaule. Il sut plus tard qu'elle avait découché cette nuit-là, mais cela n'avait déjà plus d'importance. La simple vision de cette main l'avait immédiatement attiré, presque plus que le mélange fauve d'alcool et de fumée qu'exhalait l'inconnue.

Au nombre des éclats instantanés de cet après-midi ne subsistaient plus ensuite dans ses souvenirs que des moments effilochés où le visage de cette femme, comme rêvé, s'obstinait au flou. Ce n'est qu'après qu'ils eurent fait l'amour qu'il avait surpris pour la première fois dans la glace de la salle de bains un profil qui s'inscrivait maintenant en filigrane des coups d’œil machinaux qu'il donnait au rétroviseur. Les paroles de Clara se confondaient avec le bruit du moteur qui ronronnait au diapason de la comptine.
Un, deux, trois.

On devinait, au loin, une sorte de monolithe brillant, à l’infini stroboscopique des marques blanches qui cadençaient la course de l'automobile. Alternativement, du complexe de l’aérogare qui approchait, de minuscules esquilles d’argent fusaient alors que d'autres, plus lascives, y retombaient lentement. En se densifiant, la file de droite annonçait la prochaine sortie. Clara avait cessé de parler. Il n'y avait pas pris garde. Avançant au pas, inexorablement ; la bouche grise du parking engloutissait la file de véhicules.
Nous irons au bois.

Elle avait rompu le silence alors qu'elle le rejoignait près du coffre de la voiture : « Avec cette barbe, tu as l'air d'un tueur. » Elle avait poursuivi abruptement, ou était-ce lui qui avait sauté une phrase : « Le contrat est pourtant clair. » Il n'avait pas entendu le reste, couvert par le bruit d'un véhicule. La remarque de Carla l'avait laissé songeur.
Quatre, cinq, six.

Un matin, il avait fugacement constaté la réapparition de son anxiété existentielle. Quelques semaines de plus furent nécessaires pour qu'une subtile mélodie subliminale finisse par faire éclore un sentiment de jalousie irrépressible qui le surprit en pleine consultation de la liste des appels du téléphone mobile de Clara.
Cueillir des cerises.

Il avait facilement découvert qui se cachait derrière le prénom récurrent de la liste ; un physiothérapeute qu'ils avaient croisé quelques fois dans des soirées. Tôt ce matin, il avait sonné à la porte du cabinet. Le praticien avait ouvert et lui avait souri en le priant d'entrer. Il l'avait tué d'une balle dans le cœur. Un acte chirurgical, propre et net. Il se fit la réflexion que c'était une belle mort. Le temps des sentiments était révolu. Ce sont les sots qui se vengent en tuant leur rival. Par souci de cohérence, il avait arrêté de les éliminer tous les deux.
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf.

Clara l'embrasse rapidement sur la joue puis se glisse dans la file des voyageurs qui avancent en direction de la douane. Elle présente vaguement son passeport à un fonctionnaire et, sans un regard en arrière, disparaît au travers du portique vitré. Depuis la terrasse du bar, il la voit avancer sur le tarmac. Dans sa main, il tient le téléphone qu'il a pris chez son amant. Il arme l'appareil en ouvrant le clapet qui en recouvre l’écran. Il compose le numéro, mais n’appuie pas sur la touche d’envoi. Répondra-t-elle ? Il ne sait plus s’il le souhaite vraiment, mais déjà son doigt a effleuré la touche. Elle répond. À sa voix inhabituellement enjouée, il devine un sourire qui ne lui est pas destiné. Il ferme les yeux. Un petit geyser surgit de l’oreille de Clara. Dans un bruit d'orage, un avion s'envole vers une destination inconnue.
Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges.