Comme éclat de rire... Voisin&Voisine

Participant
Grand Prix Printemps 2013

Il lui avait dit
-Prends ton parapluie
Et comme d’habitude, Anne Marie ne l’avait pas écouté. Elle avait déjà claqué la portière de la voiture quand il s’était saisi du petit parapluie rose à pois. Sur le perron il avait vu, impuissant, la 107 franchir le portail.

Le ciel était gris, on ne distinguait plus le Vercors sous les nuages menaçants. Pierre était découragé, et la pluie qui ruisselait soudain sur les marches ajoutait à sa tristesse.
Il rangea le parapluie à côté de tous les autres qui s’entassaient dans le couloir depuis des années. Il y en avait de toutes les couleurs et chacun avait son histoire.

Par exemple, le rouge éclatant qu’ils avaient acheté à Rome, pour faire face à une averse soudaine. Rome... Leur premier voyage hors de France, il y avait si longtemps... Il revoyait la Fontaine de Trévi, l’eau transparente, les pièces de monnaie que les touristes jetaient dans le bassin.
Soudain l’orage avait éclaté. Les vêtements trempés d’Anne Marie moulaient son corps. Ils s’étaient précipités dans la boutique de souvenirs toute proche et avaient acheté ce grand parapluie rouge, de forme pagode, pour les protéger tous deux, bien serrés l’un contre l’autre.

Il y avait le parapluie jaune, tellement éclatant qu’on aurait cru une ombrelle ! Celui-là le transportait en Sicile, à Palerme. Ils fêtaient leur anniversaire de mariage. Dix ans de complicité, sans nuage. C’était en mars. Une giboulée les avait surpris, et ils avaient choisi ce parapluie trop voyant. Ils avaient plaisanté sur sa couleur, sur la tête du marchand, sur tout et sur rien, comme on le fait quand on est amoureux et que la vie est belle comme un éclat de rire.

Le parapluie en forme de cœur le fit sourire... Un clin d’œil mouillé à la Tour Eiffel ! De là-haut ils avaient aimé Paris ! Anne Marie riait sans cesse même quand une ondée les avait arrosés au deuxième étage du monument. Alors elle avait sorti de son sac comme d’un chapeau de magicien ce parapluie cœur. « Un parapluie pour les rêveurs amoureux », lui avait dit la vendeuse des Galeries Lafayette.

Pierre était prostré dans l’entrée. Les parapluies le fascinaient. Surtout le parapluie de golf, vert, immense, dominant tous les autres. Il les avait accompagnés dans leur escapade à Saint Andrews. Le crachin anglais leur mouillait le visage, et Anne Marie avait voulu cesser le jeu. Ils s’étaient abrités sous le large parapluie et Pierre se souvient encore de leur étreinte passionnée. Cette petite bruine les avait unis une dernière fois.

Depuis il y avait eu le parapluie noir, celui qu’il maudissait, celui de l’enterrement.
Ce jour là, la pluie fut son alliée car elle masquait ses larmes. Anne Marie était effondrée, abattue, détrempée. Elle avait refusé de s’abriter et suivait le cercueil tête nue.
Il savait qu’elle était brisée par la perte de Jérémie. Depuis tout avait basculé. Anne Marie désertait la maison. Elle ne pouvait plus rentrer dans la chambre vide du bébé.

Pierre ne quittait plus des yeux le parapluie rose à petits pois qu’Anne Marie venait d’oublier, un parapluie pliant, sans souvenir, un parapluie pour femme solitaire, celui qui n’abritait qu’une personne. C’était le premier de ce genre dans la maison... Un compagnon pour s’isoler, se perdre sous le gris de la pluie, pour oublier son chagrin.

Il s’installa dans le salon. Par la fenêtre entr’ouverte il observait le ciel fondre en pluie. Il se servit un Porto, mais il lâcha le verre qui se brisa, comme sa propre vie qui venait d’éclater en morceaux...

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