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 Famille Instant de vie

Christmas blues 

Marie Wouters

Marie Wouters

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30 voix

Trois sœurs discutent autour d’un chocolat chaud de leurs projets pour les fêtes.

— Richard et moi, dit Victoria, ça fait une éteeernité qu’on a réservé notre semaine à la montagne. Elle est tellement géniale, cette petite station autrichienne, je ne pourrais plus m’en passer.
— Alors, vous ne serez pas là pour Noël ? demande Chloé, dépitée. Les parents vont encore être déçus. Ils voulaient nous réunir pour un grand repas.
— Oh, écoute ! Les parents, ils ne sont jamais contents, de toute façon. Il faut bien qu’on vive, nous aussi !
— Vous en avez de la chance, soupire Sylvie. Nous, on ne peut pas se permettre de partir toute une semaine avec le restaurant. Et puis les garçons seront en examen, alors...
— Mais Sylvie, tes fils sont presque des hommes, maintenant ! Ils pourront bien se passer de toi quelques jours !
— C’est vrai, mais que veux-tu ? J’aurais l’impression de les laisser tomber, les pauvres.

Victoria lève les yeux au ciel. Elle ne comprendra jamais les choix de sa sœur. Ça sert à quoi de faire des gamins si c’est pour en être esclave tout le reste de sa vie ?!

— De toute façon, continue Sylvie, cette année n’a pas été super pour les affaires. On va devoir ouvrir pour les réveillons. On n’a pas le choix. Par contre, entre les deux réveillons, on aimerait bien aller à Paris pour une nuit ou deux. Il paraît que c’est féerique à cette période de l’année.
— Ah, ça, je te le confirme. Avec Richard, on y a passé les fêtes plusieurs fois. C’était magique. Je te donnerai les coordonnées du petit hôtel où on descend d’habitude. Il est charmant, tu verras.
— En fait, on prévoit plutôt de loger chez des amis. Anne et Jean, tu vois qui c’est ? Ils insistent pour nous héberger. Ils sont très sympas. Chloé les connait, d’ailleurs, n’est-ce pas Chloé ?... Chloé ?

Mais Chloé n’écoute pas. Elle est ailleurs, loin, très loin de là...

Elle est assise en tailleur au milieu d’une forêt de jambes, sur un tapis usé jusqu’à la trame. Dans la cheminée, tout près d’elle, un feu crépite, lui enflammant délicieusement les joues.

Les adultes, assis tout autour dans des fauteuils disparates, discutent de choses et d’autres comme eux seuls savent le faire. Elle écoute distraitement leur conversation tout en s’employant à assembler les pièces d’un puzzle. Des chatons dans un panier. Pour elle, c’est toujours des chatons. Les chevaux sont invariablement pour Victoria ; les chiens, pour Sylvie qui les adore.

Chloé se laisse bercer par les voix un peu éraillées de Grand-mère, et de Huguette et Hortense, ses voisines et amies de toujours. Les trois vieilles dames passent en revue les derniers potins du quartier. Chloé adore les écouter. Elles emploient des mots mystérieux et inquiétants, comme « thrombose » ou « faillite », « infarctus » ou « procès »... Et elles omettent souvent de finir leurs phrases, les ponctuant d’un « j’me comprends » qui semble vouloir dire bien des choses incompréhensibles pour une petite fille de dix ans.

Dans son fauteuil, Grand-père a fini par s’assoupir, la tête reposant confortablement sur son triple menton. De temps à autres, ses ronflements s’élèvent et font trembler les murs, ce qui fait beaucoup rire les cousins Henry et Charles, qui font semblant de réviser devant leurs livres étalés sur la grande table de la salle à manger.

À côté d’eux, Victoria est en train de plumer Sylvie au Monopoly, exigeant sans la moindre pitié jusqu’au plus petit billet de son dû. Sylvie trépigne et pleurniche de rage, tout en s’exécutant.

Tante Hélène, qui vient d’allumer les lumières du sapin, virevolte à travers la pièce pour accrocher des guirlandes un peu partout. Elle est joyeuse et n’arrête pas de chanter, sans doute parce que Marc, son fiancé, ne va pas tarder à arriver.

Quand le driiing sonore de la porte d’entrée retentit, Chloé la voit passer au dessus de sa tête et se précipiter dans le couloir pour aller ouvrir.

Des voies, des rires, les gémissements d’un bébé, puis deux petits pieds qui martèlent le sol... Un minuscule esquimau déboule alors triomphalement dans le séjour. C’est Nathan, tout engoncé dans ses vêtements d’hiver. Tante Pauline vient d’arriver avec sa famille !

Le petit garçon se jette sur Chloé, sa cousine préférée, pour lui raconter mille histoires. Elle le couvre de baisers en l’aidant à se dégager de ses nombreuses couches.

Ses parents entrent à leur tour, Oncle Louis d’abord, chargé d’un paquet interminable qui laisse apparaître, sous la cellophane, la plus longue bûche que Chloé ait jamais vue. Tante Pauline le suit, le petit Pierre dans les bras, puis le futur Oncle Marc avec Tante Hélène, bras dessus, bras dessous, tout sourires.

On s’embrasse, joues glacées contre joues chaudes et moelleuses ; on parle fort en se débarrassant des lourds manteaux ; on plaisante, on rit.

Dans l’effervescence générale, Charles et Henry s’empressent d’ouvrir les chocolats que Marc a apportés, quand Oncle Louis se souvient soudain que lui non plus n’est pas venu les mains vides : vite, vite, mettre la bûche au frais avant qu’elle ne fonde !

— Rôôô, Louis ! le taquine Grand-mère. Quelle tête en l’air ! Encore un peu, on n’avait plus de dessert pour notre réveillon...

— Et toi, Chloé ? demande Sylvie. Où est-ce que tu veux aller pour Noël ?... Chloé ?...
— Quoi ? fait Chloé, s’arrachant à grand peine de ses souvenirs pour revenir à la réalité. Qu’est-ce que tu disais ?
— Où est-ce que tu veux aller pour Noël ? répète Victoria.
Chloé regarde ses sœurs un moment avant de murmurer :
— En 1983...