Temps de lecture
2
min

 Humour Instant de vie

Chambre avec vue 

2760 lectures

195 votes


— Puisque je vous dis qu’il ne ronfle plus !
— Mais enfin, Jacqueline, ça ne veut pas dire qu’il est mort !
Autour du lit de M. Albert, Jacqueline avait rassemblé ses copines pensionnaires de la maison de retraite Les Tilleuls pour constater le décès du vieil homme.
— J’espère bien qu’il n’est pas mort, ajouta Marguerite, il est si jeune.
— Quatre-vingt-cinq ans, quand même, précisa Ghislaine.
— Ce n’est pas si vieux… Je viens d’en avoir quatre-vingt-quatorze, répondit Marguerite.
— Jeune ou pas jeune, ce n’est pas la question. S’il est mort, je dois pouvoir récupérer sa chambre, dit Jacqueline.
— C’est horrible, ça. Souhaiter la mort de quelqu’un juste pour une chambre ! se lamenta Marguerite.
— On voit que vous n’avez pas une chambre avec vue imprenable sur la morgue !
Jacqueline, du bout de sa canne, entreprit l’auscultation du corps.
— Il est dur… annonça-t-elle.
— Ça devait faire longtemps que ça ne lui était pas arrivé, répondit Pierrette.
Elles pouffèrent toutes, sauf Marguerite :
— J’ai pas compris…
C’est alors que la chambre s’éclaira.
— Qu’est-ce que vous faites toutes là ? demanda l’aide-soignante. Dans vos chambres ! Et que ça saute !
Devant le regard sévère de l’aide-soignante, les vieilles dames défilèrent, certaines traînant la jambe plus que d’habitude, d’autres soulevant leur déambulateur avec plus de difficulté, dans le seul but d’attirer la pitié. Jacqueline s’arrêta pour toiser l’aide-soignante :
— Ce n’est pas parce qu’on porte des couches qu’il faut nous parler comme à des enfants, ma petite !

Le lendemain matin, Jacqueline était assise dans le bureau du directeur.
— Je suis désolé, madame Arrachard, mais vous n’êtes pas la prochaine sur la liste d’attente.
— Qui va avoir la chambre ?
— M. Lemoine.
— Vous vous moquez de moi ?
— M. Lemoine est parmi nous depuis plus longtemps que vous.
— Mais il est aveugle !
Le directeur regarda le dossier, se racla la gorge :
— Effectivement… mais… ce n’est pas une raison pour le priver de clarté. Il faut savoir être patiente, madame Arrachard.
— Patiente ? Vous croyez vraiment qu’à mon âge on a encore le temps d’être patiente ?
— Si ça peut vous rassurer, ajouta le directeur en examinant de plus près le dossier médical de M. Lemoine, l’attente ne devrait pas être trop longue.

De retour dans la salle commune des Tilleuls, Jacqueline exposa les derniers éléments de la situation.
— Mais je n’ai pas dit mon dernier mot ! J’ai un plan !
— Oh, je sens que vous allez encore faire dans la dentelle, Jacqueline…
— Écoutez-moi bien : on entre toutes dans la chambre de Lemoine, Pierrette et Ghislaine lui tiennent les jambes, Marguerite et Marcelle un bras chacune, Monique fait le guet, et moi, je lui appuie un oreiller sur la tête. En trois minutes, c’est réglé !
— Mais à quoi ça va servir ? demanda Marguerite.
— Je crois que Jacqueline envisage de lui faire avaler son bulletin de naissance, expliqua Ghislaine.
— Ah non, Jacqueline ! s’insurgea Pierrette. On ne va quand même pas finir en prison à notre âge !
— En prison ? ronchonna Jacqueline. Est-ce que ça changerait vraiment quelque chose ?