Temps de lecture
4
min

Bêêê 

Jean Calbrix

Jean Calbrix

1968 lectures

1981 voix

L'impact des gouttes sur le métal me sort de ma torpeur. Je suis allongé sur le flanc et je réalise que la pluie bat tambour sur un toit de tôle au-dessus de ma tête, ma tête que je sens grosse comme une pastèque. La sarabande aquatique amplifie les vagues de douleur qui zigzaguent, fulgurantes, de mes temporales jusqu'à mon occiput ! Je veux hurler et je réalise que je ne peux pas ouvrir la bouche. Un ruban autocollant m'en empêche. Je tente de porter mes mains sur mon visage mais elles sont liées dans mon dos.

Peu à peu, les souvenirs reviennent : je suis berger et je suis assis contre un arbre. Mon troupeau de moutons broute les herbes de la clairière et mes deux chiens veillent à ce qu'aucune brebis ne joue la fille de l'air. De lourds nuages s'amoncellent au loin. L'orage menace. Au premier coup de tonnerre, j'ai l'impression que ma tête a explosé et puis plus rien, le vide, le néant. Bien sûr, maintenant que je suis éveillé, mon mal de crâne me fait comprendre que les intempéries n'y sont pour rien. J'ai réellement reçu un coup de matraque sur la tête. Mais à qui dois-je ce tarif de faveur, ces liens qui me cisaillent les membres, cette obscurité dans ce trou à rats ?

Bien sûr, mon élevage a fait quelques envieux. Avec du temps, de la patience, beaucoup de science et un peu d'argent, j'ai réussi à obtenir une race d'ovin produisant une laine des plus délicates, un lait savoureux permettant de fabriquer un roquefort qui est un régal en société, et une viande plus réputée que celle des prés salés. Mais le top du top, c'est ma thèse de mille trois cents pages dans laquelle je démontre par a plus b que les plus grands spécialistes, dont certains nobélisables, se sont fourvoyés grave. Ils ont prétendu que le mouton est l'animal le plus stupide de la planète, que son cerveau ne contient pas une once d'intelligence, avec, comme preuve à l'appui, que sa cervelle n'a aucun goût ! Ce qu'ils n'ont pas compris, c'est que ce cerveau quasiment vierge est le siège de tous les possibles. Sans me vanter, j'ai réussi à inculquer à mes bêtes le b.a.-ba des sciences les plus sophistiquées. Un vieux bélier placé devant un écran d'ordinateur a mis à mal un logiciel d'échec des plus performants, réputé imbattable par n'importe quel champion, fut-il du monde. À la fin de la partie, le bélier a même tapé, du bout de son sabot, cette phrase moqueuse : « En somme y est, mat-là. » L'ordinateur, rouge de colère, a failli exploser.

Par ailleurs, j'ai constaté une ébauche de langage de la part de plusieurs sujets. Ainsi, après un bêêê retentissant, j'ai entendu : « ça vient la bouffe ! » J'ai donc déposé un brevet et j'ai nommé les individus de cette race, que je venais de créer, des présidans. Il n'est pas rare d'entendre un élément bêler au fond de la pâture : « Moi présidan, moi présidan, moi présidan... », sous l'œil étonné d'une de mes caméras de surveillance.

Dans mon travail, pour avoir une référence sur les progrès réalisés, j'ai mis de côté une dizaine de moutons vierges de toute manipulation. Ceux-ci bêlent, semblant appeler leurs congénères. Ces derniers s'approchent d'eux et leurs lancent, moqueurs : « N'est pas présidan qui veut ! »

Bien sûr, je ne suis pas arrivé tout de suite à ce fabuleux résultat. Par exemple, mes tentatives de greffe de cervelle n'ont pas donnés, au départ, les résultats escomptés. Pour illustrer ceci, j'avais une brebis qui, excusez-moi du peu, avait du chien ! Je lui ai donc greffé un cerveau de terrier écossais. Elle s'est mise à aboyer et à mordre ses consœurs. Je me suis vu obligé de l'euthanasier, et croyez-moi, j'en ai eu beaucoup de peine car elle était ma brebis préférée. Je vous déconseille aussi de greffer une cervelle de porc sur un bélier. Il se roulera dans sa bauge et sa laine sera impropre à la vente.

Dans le plus grand secret, je mène nombre d'expériences. Certains humains ont un cerveau défaillant. Pourquoi ne pas leur greffer une cervelle d'ovin qui leur donnera une nouvelle chance dans la vie ? Je dois avouer, en toute modestie, que la dizaine de greffes à mon actif est un total succès. Naturellement, j'espère que ce succès ne sera pas ébruité, je n'aurais pas assez d'éléments dans mon troupeau pour pallier les carences humaines de la terre entière ! Pour le reste, je pense sérieusement à créer la race des bons ariens, une gageure qui a échoué lamentablement par le passé !

*

Tout à coup, la porte s'ouvre et le jour s'engouffre dans ma geôle. Je vais enfin voir mes ravisseurs. Pour l'heure, la lumière m'éblouit et je ne vois que de pâles ombres s'agiter devant moi. C'est alors que j'entends un premier bêlement, suivi d'une dizaine d'autres semblant approuver ce que le premier a exprimé. À mon grand dam, je ne pige que couic car j'ai idiotement omis de m'initier au langage ovin. C'est ballot, me direz-vous, surtout de la part d'un berger !
Maintenant, je vois distinctement mon bélier meneur du troupeau se pencher sur moi avec un brin de malice dans les yeux :
— Bonjour, Maître, me fait-il tout en m'arrachant le ruban autocollant sur la bouche. Nous espérons que vous ne souffrez pas trop de cette situation inconfortable dans laquelle nous vous avons mis.
— Bande de salopards, lui réponds-je.
— Nous vous prions de bien vouloir garder votre calme, Maître. Si nous avons agi ainsi, c'est pour votre plus grand bien et celui de la communauté des présidans dont je suis le président ! Considérant que vous avez valorisé nos ressources cognitives et que, de ce fait, nous avons droit à un berger à la hauteur - car il faut bien reconnaître, Maître, sauf votre respect, que vos ressources sont quatrepattologiques et que vous avez tendance à nous brouiller l'écoute - nous avons décidé très démocratiquement de vous greffer un cerveau ovin qui rétablira, somme toute, l'équilibre rompu.
Je reste sans voix. Le bélier écarte alors un rideau au fond de la pièce. Je vois tout un arsenal de bloc opératoire avec une énorme lampe brillant de mille feux grâce au pédalage d'un mouton sur une bicyclette statique reliée à un groupe électrogène. Le bélier allonge sa patte vers le bistouri, je m'évanouis... et je me réveille plus tard en bêlant !