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 Drame Instant de vie Famille

Avancer malgré tout 

Marie Wouters

Marie Wouters

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Cinq heures.
La pendule du salon se mit à sonner au moment où Francine quittait la dernière marche des escaliers pour arriver sur la moquette du rez-de-chaussée.

Cinq heures.
Cinq tintements assourdissants qui auraient dû réveiller toute la maisonnée si celle-ci n’y avait pas été habituée. Mais Francine ne s’inquiétait pas pour ça. Elle savait que ses enfants dormaient, là-haut, du sommeil du juste. Qu’ils dorment seulement, se disait-elle ! Les journées sont déjà bien assez longues.

Dans l’obscurité, elle se dirigea vers la cuisine où elle mit de l’eau à chauffer pour se faire un peu de café. Puis elle disposa une planche à pain et un couteau sur la vieille toile cirée ; un pain de mie coupé en tranches dans un sachet de papier, un morceau de beurre sur une assiette. La chaise grinça un peu lorsqu’elle la tira pour s’assoir. Mais cela non plus ne l’inquiéta pas. Ces bruits de l’aube faisaient désormais partie de leur routine. Au bout d’un an, ils ne réveillaient plus personne. Les enfants dormaient tranquilles à l’étage tandis que leur mère avalait quelques tartines en silence avant de partir travailler.

Elle ne serait pas là lorsqu’ils se prépareraient pour partir à l’école. Elle ne les tirerait pas du lit avec des câlins et des bisous dans le cou. Il faudrait qu’ils se débrouillent tous seuls. L’aîné réveillerait les filles, la grande habillerait la petite. C’était leur vie à présent. La nouvelle vie qu’il lui avait fallu inventer vaille que vaille au lendemain de l’enterrement.

Car ça n’avait pas traîné. Francine n’avait pas eu le moindre répit. Elle déambulait encore dans les gravas de sa vie lorsque toutes sortes de mains étaient venues se tendre. Ils en étaient encore, tous les quatre, à chercher comment faire pour mettre un pied devant l’autre après ce cataclysme, comment faire pour respirer à nouveau, quand le propriétaire était venu réclamer le loyer. Puis, c’était ses propres belles-sœurs qui étaient venues, en file indienne, frapper à sa porte pour réclamer l’argent qu’elles lui avaient prêté :

— Tu comprends, Francine, c’est de bon cœur qu’on t’a avancé la somme du cercueil. Mais les temps sont durs pour tout le monde...

Francine avait parfaitement compris.
Elle avait compris qu’elle était désormais seule au monde. Qu’elle allait devoir porter ses enfants à bout de bras, sans aucun soutien. Qu’elle allait devoir relever ses manches, ranger sa peine et sa peur dans un tiroir, oublier la solitude et le manque terrible qui la tenaillait, pour se lancer dans la bataille.

André n’était pas en terre depuis une semaine qu’armée de tout son courage, Francine quittait sa maison au petit matin pour aller frapper à toutes les portes où l’on embauchait. Elle n’avait plus travaillé depuis des années. C’était ce qu’ils avaient décidé, avec André. Il ne voulait pas qu’elle se fatigue. Il voulait lui offrir une belle vie, tranquille dans son foyer, entourée de ses enfants. Il faisait tout pour qu’elle soit heureuse. Et elle l’était, alors. Et il était parti. Comme ça, dans un claquement de doigt. Il était là et la seconde d’après, il n’était plus.
Pourtant il fallait continuer, sans lui.

Francine n’avait pas tardé à trouver une place comme ouvrière. Les mots « veuve » et « charge de famille » avait peut-être pesé dans la balance, mais sans doute pas autant que son caractère déterminé. La vie avait recommencé parce qu’il le fallait bien. Une nouvelle vie, différente, plus dure. Sans appui. Sans épaule amicale où décharger son fardeau si lourd de temps à autre.

Autour de Francine, le vide s’était fait. Petit à petit, on ne l’avait plus invitée. Une femme seule, vous comprenez... Et jolie, avec ça ! Les amies d’autrefois s’étaient mises à voir en elle une rivale prête à fondre sur leurs maris dès qu’elles auraient le dos tourné. Les portes s’étaient fermées une à une.

Mais dans sa nouvelle vie, Francine n’avait pas le temps de s’attarder à tout ça. De toutes ces déceptions, elle avait fait un gros paquet qu’elle avait mis dans un coin de son cœur avec interdiction absolue d’y toucher. Elle ne pouvait pas s’arrêter en chemin. Il fallait qu’elle avance. Sans se poser de question. Sans faillir. Elle n’avait pas le choix.

Il fallait que ses enfants ne manquent de rien. Ou de presque rien. Car ils manqueraient toujours d’un père, elle le savait. Et elle serait souvent absente, elle le savait aussi. Mais contre ça, elle ne pouvait rien. Elle était bien obligée de déserter le foyer pour remplir leurs assiettes.

La pendule du salon émit un léger tintement pour signaler le quart d’heure. Francine se leva et termina son café debout avant de repousser la chaise sous la table. Elle laissa le pain et le beurre bien en évidence pour les enfants et posa son bol dans le vieil évier en émail.

Dans le vestibule, elle enfila le lourd manteau qu’André lui avait offert deux hivers auparavant puis sortit, seule, dans la nuit froide. Les mains dans les poches, son sac à l’épaule, elle se mit en route sans penser à rien, se laissant bercer par le bruit de ses talons sur le trottoir humide.

Devant elle, il n’y avait que l’usine, la paie, l’avenir des enfants.